> Penser collectivement la démocratie dans l’aménagement des territoires

20032016

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cist2016_afficheJe participais ces deux derniers jours, au titre de mon travail au sein du département de géographie de l’université de Genève, au 3e colloque du Collège international des sciences du territoire (CIST), intitulé pour cette édition « En quête de territoire(s) ? », à la Cité des territoires de l’Université de Grenoble Alpes. Enseignants-chercheurs, doctorants, mais aussi techniciens, élus, animateurs du territoire se donnaient rendez-vous autour d’une multitude de présentations et débats consacrés à l’avenir des territoires et notamment aux défis de gouvernance qui se posent à eux. « Comment assurer la bonne marche de notre démocratie dans les projets d’aménagement ? » ; telle pouvait être la formule-maîtresse de ce rendez-vous qui avait le mérite de réunir les universitaires autour d’enjeux concrets d’intérêt général, bien loin de la caricature contemplative et profiteuse à laquelle on les a parfois hélas assignés.

L’occasion pour moi de contribuer à une réflexion personnelle sur deux engagements. L’un associatif, celui de l’association 55 citoyens pour Limoges au sein de laquelle nous nous efforçons de réfléchir à de nouvelles manières d’agir ensemble avec les citoyens « sans statut » pour une plus grande acceptabilité des projets publics. L’autre plus personnel, à savoir la détermination et l’affinement de mon projet professionnel, à l’heure où jamais je n’ai tant hésité entre un projet de thèse et un engagement plus direct dans le monde du travail autour des questions d’aménagement, justement. Viendra bien vite le temps du choix.

Parmi les interventions auxquelles j’ai pu assister, je retiendrai, pour les plus passionnantes :

  • Celle d’Arnaud Brennetot et Michel Bussi (« Une géographie impliquée en faveur de la réforme territoriale : l’exemple du  »groupe des 15 » en Normandie »), qui ont contribué à mettre en place dans cette région un collectif transgénérationnel et relativement médiatique de géographes engagés dans le débat sur la réforme territoriale et résolus à le rendre public au sens premier du terme. Un moyen de prouver que la participation des chercheurs au débat public peut s’effectuer au niveau local, que l’aide à la décision publique peut aussi passer par des engagements de la société civile, mais aussi de souligner les limites de ces mobilisations (quel effet dans le temps ? quelle marge de manœuvre ?)

 

  • Celle de Christophe Parnet (« La métropole comme demande politique locale de territoire : le cas de Lyon »), qui a souligné combien la création de la Métropole de Lyon s’était faite dans le plus grand secret, comme effet de relations de pouvoir, par simple accord entre deux hauts responsables politiques locaux, en cela largement aidé par le cumul des mandats permettant aux élus municipaux de faire valoir leur projet en tant que sénateurs, qu’ils sont aussi ;

 

 

 

 

  • Celle de Claudy Lebreton, ancien président de l’Assemblée des départements de France, à la tête du département des Côtes-d’Armor jusqu’en 2015, qui s’est vu confier par le gouvernements deux rapports sur le rôle du numérique dans l’avenir des territoires, puis sur la nécessaire réforme de la politique d’aménagement du territoire en France (davantage de démocratie notamment !), et plaidant en faveur d’une véritable décentralisation ;

 

  • Et enfin, l’atelier en deux parties consacré au quartier populaire de La Villeneuve. Ce quartier prioritaire, à cheval sur les communes de Grenoble et Echirolles, tristement médiatisé en 2010 après plusieurs heurts ayant conduit à la mort d’un jeune du quartier et au triste discours ultra-sécuritaire de Nicolas Sarkozy, a fait l’objet dans la foulée d’un premier projet de rénovation contesté par les habitants en raison de son aspect assez directif et imposé sans réelle concertation. La mobilisation d’un tissu associatif et social dynamique, l’arrivée en 2014 d’une nouvelle équipe municipale menée par l’écologiste Eric Piolle, et surtout le concours des universitaires grenoblois (géographes, urbanistes, architectes…) ont permis l’émergence d’un nouveau projet, très largement porté par un impératif de co-construction et d’empowerment (autrement dit de transfert de compétences et de dialogue mutuel et horizontal entre riverains-usagers, décideurs et experts). Une démarche extrêmement intéressante, qui réinterroge profondément les manières de faire les territoires en France, mais qui pointe aussi l’inégalité des territoires face aux moyens de faire émerger les solutions. En effet, m’est venue une réflexion : s’il n’est évidemment pas question de remettre en cause les difficultés traversées par le quartier ces dernières années (au contraire), l’attention médiatique et la dureté des épreuves récentes n’ont-elles pas favorisé une solidarité locale tout-à-fait vertueuse ?
    Par un discours extrêmement volontaire, l’institution académique grenobloise réaffirme sa responsabilité sociétale de ne pas se contenter de faire des recherches « sur », mais aussi de faire des recherches « avec », au service du territoire sur lequel elle exerce et des habitants qui l’entourent, notamment en ouvrant ses murs à la population via un tiers-lieu. Mais que peuvent faire les villes qui n’ont pas la chance de posséder d’écoles d’urbanistes et d’architectes* ? Dont les décideurs locaux, tristement défensifs et méfiants, demeurent hermétiques à la valeur de l’expertise d’usage dont les habitants sont les détenteurs ? Dont les techniciens, abandonnés à leurs réflexes corporatistes et technocratiques en l’absence de volontés publiques de les ouvrir à la société civile, restent arc-boutés sur leur certitudes ?

 

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En somme, il s’agit de se demander si La Villeneuve, malgré un lourd héritage, n’a pas aussi pu compter sur un contexte favorable à la construction d’une réflexion commune (élus, chercheurs, citoyens…), contexte dont tous les quartiers ne peuvent bénéficier. Pour favoriser l’égalité des chances de tous les territoires face à ces défis, l’Etat, plutôt que de freiner des quatre fers, n’aurait-il pas à assumer son rôle d’acteur majeur du renouvellement des modes de gouvernance en assumant une fonction d’incitateur et de facilitateur des démarches locales de co-construction ? D’autres impératifs m’ont empêché d’assister à la fin des débats, mais je ne doute pas que des compte-rendus constructifs en seront tirés. Alors peut-être pourrai-je complètement prendre la mesure de cette contribution au débat sur le devenir nécessaire de la participation citoyenne à l’aménagement du territoire. La diversité et la qualité des présentations durant ce Colloque permettait au moins de saisir combien la recherche universitaire a toute sa part à prendre dans la mise en place de solutions d’intérêt général.

* Je me souviens ici d’un enseignement tiré d’une exposition sur les projets architecturaux à Limoges en 2010, où l’organisatrice reconnaissait le rôle capital de l’institution d’enseignement dans l’émergence de projets au service de la ville où elle réside.

Crédit photo : CIST 2016, @reseau_urbain




> Revue littéraire : Oradour après Oradour, de D. Danthieux et Ph. Grandcoing

23122015

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C’est d’un ouvrage historique et local dont je souhaitais vous parler pour cette troisième « revue littéraire ». Paru en tout début d’année 2015 dans la jolie collection « Approches » des éditions Culture & patrimoine en Limousin, l’Oradour après Oradour de Dominique Danthieux et Philippe Grandcoing s’attèle à un monument de notre paysage mémoriel et patrimonial régional. Les auteurs en conviennent d’emblée et sans peine, tant on a déjà écrit sur Oradour : il serait sans doute vain, au pire cela relèverait-il de l’indécence, que de proposer un énième ouvrage racontant le déroulement du massacre. C’est donc avec beaucoup d’attention qu’il convient de s’intéresser à ce nouveau travail qui entend traiter de l’« après », les décennies de la mémoire qui ont suivi 1944 jusqu’à aujourd’hui.

La présentation s’articule autour de trois verbes qui matérialisent chacun un aspect de la gestion technico-politique de cet « après » et de l’intellectualisation post-traumatique : « conserver », « reconstruire », « commémorer ».

Trois principaux éléments de valeur ajoutée me semblent transparaître à la lecture du livre :

  1. Une histoire inédite de l’après-10 juin, ou comment rendre justice à l’Oradour des survivants.

Atout principal de cet ouvrage, on apprend beaucoup de choses sur ces décennies de l’après, jusqu’ici assez largement occultées par l’historiographie et qui sont pourtant autant que le jour du massacre des éléments constitutifs de l’événement, en ce sens qu’ils donnent à voir sa réception, et permettent d’en comprendre l’assimilation collective, qu’elle soit politique ou sociale. Redonner une visibilité à cette période, c’est aussi rendre justice à ceux qui l’ont subie, comme ceux qui ont permis sa construction : habitants et techniciens.

On apprend notamment que le programme de conservation des ruines, décidé dans la précipitation et l’émotion que le contexte très particulier de la Reconstruction exigeait, a été confié à un fils d’érudit local et qu’il a fait l’objet d’une véritable mise en scène des décombres, à la hauteur du drame, devant ancrer durablement la douleur et le recueillement dans le paysage local (ainsi, la fameuse voiture du Dr Desourteaux n’est pas la sienne, mais une voiture tirée des décombres…).

C’est une course contre-la-montre qui a été lancée dans les premiers mois après le massacre, pour prévenir l’effondrement de pans de murs qui n’étaient évidemment pas conçus pour résister aux aléas du temps dans l’état de délabrement qu’était le leur après l’incendie. Certains murs menaçant de s’effondrer ont dès le début été remontés en pierres saines. Le village-martyr fera l’objet de véritables mesures d’exception. Ainsi, le classement du bourg au titre des Sites (loi de 1930) sera vite remplacé par un classement de l’ensemble du bourg aux Monuments historiques, gage de meilleurs moyens pour assurer la préservation des vestiges, et c’est bien par un acte législatif des députés et non un acte administratif comme c’est de rigueur que le classement sera promulgué.

L’ouvrage évoque explicitement la difficulté de vivre à Oradour après, pour ceux qui n’ont pas connu le drame et qui de fait n’appartiennent pas à cette communauté de deuil. « Oradour se mue en un lieu hors du temps, sans autre référent mémoriel que le 10 juin 1944 » (p. 66) ; les rues ne portent initialement pas de nom, exception faite de l’avenue centrale « du 10 juin 1944 », et il faut attendre les années 1990 pour que véritablement la vie reprenne de façon plus légère, ordinaire en somme. Mais en rappelant d’emblée que les maisons du nouveau bourg ont servi d’entraînement à des jeunes architectes qui ensuite ont rebâti Royan, les auteurs, en plus de redonner une visibilité à ce temps particulier de l’événement et d’inscrire Oradour dans le paysage national de la Reconstruction, contribuent à désacraliser quelque peu et de façon je le crois bénéfique cette période : la vie ne s’est pas arrêtée à Oradour.

  1. Village-martyr, village-symbole

L’ouvrage me semble également d’un intérêt majeur dans son traitement d’Oradour comme d’un objet politique, dimension déjà traitée notamment dans l’évocation des suites du procès de Bordeaux et de la polémique concernant l’amnistie des Malgré-nous alsaciens, mais qui ici s’approfondit par l’évocation de l’architecture et de l’aménagement comme relevant d’un projet politique. On comprend combien le village-martyr puis le nouveau village sont érigés en symboles de la reconstruction politique de la nation et de la réaffirmation de l’identité nationale bafouée par les années d’Occupation. On apprend par exemple que le débat sur la conservation des ruines est ancien et complexe, et que les différents programmes successifs de préservation des vestiges, y compris les plus récents, sont très largement motivés par le souci de la Nation de ménager les sensibilités et de contribuer à la sauvegarde d’un dispositif de matérialisation d’une mémoire collective. On apprend également qu’Oradour fut très largement présenté, notamment par le général de Gaulle, comme un symbole du martyre d’une France unanimement résistante, mythe sur lequel l’historiographie est depuis revenue.

Par l’évocation de quelques polémiques moins médiatisées – notamment celle qui a entouré la statue « Aux martyrs d’Oradour » d’Apel les Fenosa, très critiquée par les locaux à sa réalisation puis cachée dans les réserves de musée avant de revenir au village –, en rappelant combien le Centre de la mémoire s’est vu assigner le rôle de relais entre devoir de mémoire injonctif et « devoir d’Histoire » plus pédagogique, ou en s’interrogeant sur la capacité à vivre le souvenir autrement que par le prisme des témoins de première main, les auteurs soulignent combien le processus de symbolisation de l’événement ne se fait pas sans heurts et doit faire l’objet d’une réflexion permanente et transgénérationnelle, dans un délicat équilibre entre distance et compassion.

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  1. Oradour comme objet territorial : la spatialité comme ressource

Enfin, cela en découle, l’ouvrage propose – sans véritablement le nommer ainsi – un traitement de la spatialité et du rôle de l’emprise spatiale du village dans son rôle territorial à une échelle plus vaste et dans ses effets symboliques. Autrement dit, comment le village, dans sa réalité physique (ses murs, ses ruines, ses chemins, sa silhouette, ses lieux de recueillement), est présenté en « ressource territoriale », c’est-à-dire en outil favorisant l’énonciation et la réalisation d’un projet dans l’espace. Oradour-martyr « sert » un dessein. Les auteurs le montrent de deux manières.

D’une part en évoquant la dimension géographique de « l’après », ou comment les opérations d’urbanisme contribuent à la fabrication idéelle et matérielle de l’objet « Oradour » tel que nous le connaissons aujourd’hui, prouvant que tout acte politique s’inscrit dans une matérialité spatiale. À savoir que l’aménagement post-événement est un moteur du façonnement d’Oradour tel que nous en avons conscience aujourd’hui : Oradour sans la fixation des ruines, sans sa signalétique, sans son agencement paysager, sans son mémorial rouillé, ne serait pas cet Oradour.

D’autre part en évoquant quoique très timidement le rôle de l’espace comme de ce qui pourrait relever du « dispositif » au sens foucaldien, c’est-à-dire exprimer combien Oradour (l’idée comme l’objet) est réapproprié depuis 70 ans dans l’action et les discours politiques locaux par différents moyens d’agencement spatial et à différentes fins d’organisation sociale et politique. Parlons par exemple de la sanctuarisation, de l’expropriation et de l’extra-territorialisation du site par sa « nationalisation » et sa « décommunalisation » devant façonner un statut de mémorial inviolable. Parlons aussi de la régionalisation du corps des architectes dans une optique de régionalisation de l’esthétique de ce projet national, ou de la conception du nouvel espace public dans la détermination des lieux de sociabilité. Citons aussi l’utilisation de la nouvelle église et de son esthétique contemporaine dans la perspective d’une rechristianisation sociale d’un territoire limousin peu connu pour sa piété. Evoquons enfin la construction d’une haute lanterne des morts par l’Association des familles des victimes pour s’opposer au martyrium souterrain de l’Etat. La mobilisation d’Oradour est un phénomène récurrent, permanent.

Avant de parcourir cet ouvrage richement documenté, j’espérais vivement pouvoir déceler une lecture politique voire critique – au sens « neutre » du terme – du processus de patrimonialisation et de symbolisation d’Oradour, tel qu’il est formalisé et déployé en Limousin de nos jours par les médias comme les élus, et que l’on peut notamment assimiler à quelques phénomènes médiatiques percutants, tels la marotte électorale de la terre de résistance (on se souvient que la liste Front de gauche à Limoges en 2014 avait osé présenter une de ses candidates sous l’expression « témoin du massacre d’Oradour »). À ce sujet, je reste un peu sur ma faim, il est vrai. J’avais toutefois bien conscience qu’avancer des réflexions de ce type peut s’avérer glissant à peine soixante-dix ans après la Libération, et ce alors que prolonger ces débats peut et doit s’avérer essentiel dans la bonne traduction du principe de devoir de mémoire. Une fois la lecture de l’ouvrage terminée, je dois bien avouer regretter qu’aucun géographe n’ait encore développé à ma connaissance un véritable travail de réflexion sur la territorialité d’Oradour, et sur la façon dont les acteurs locaux comme nationaux, quoique bien intentionnés, usent parfois maladroitement d’Oradour comme d’une ressource d’action et de discours. Il reste beaucoup à dire sur l’aménagement paysager d’Oradour, sur son utilisation dans la publicité, la communication institutionnelle, la signalisation routière, la cartographie…

Peut-être n’était-ce pas l’objet de cet ouvrage, qui demeure toutefois extrêmement intéressant et a le très grand mérite de nous apprendre encore des choses sur Oradour. Mais il reste donc encore beaucoup à dire sur les effets et les enjeux d’Oradour. Puissent des générations de chercheurs en sciences sociales y parvenir, et ainsi oeuvrer dans le plus grand respect des souvenirs et la plus grande justesse à l’égard des vivants, à l’objectivation des outils d’un devoir de mémoire cohérent et efficace.

Photo : Oradour, le nouveau village. (c) L.D., 2011.

> Oradour après Oradour, de Dominique Danthieux et Philippe Grandcoing, Culture et patrimoine en Limousin, 132 pages (24 €)
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