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J’ai 10 ans ! Et maintenant ?

5122017

10 ans déjà…

Le 5 septembre 2007, je publiais le tout premier article de ce blog. Sobrement intitulé « Bienvenue ! », il n’avait certes pas encore la tonalité politique que mes écrits prendraient peu après et progressivement, mais il constituait le point de départ d’une aventure personnelle, à la fois numérique et politique.

Il y a donc un peu plus de dix ans. Dix ans d’âge ; une éternité dans le petit monde des blogs, et au-delà, à l’échelle de la société numérique. Alors florissante, dynamique, symptomatique d’une nouvelle façon de créer et prolonger les débats d’idées, la blogosphère semble avoir été progressivement ringardisée par les renouvellements successifs et effrénés des codes de la communication et de la discussion numériques, dont les réseaux sociaux sont la principale incarnation.

En une décennie, la galaxie des blogs limousins s’est effectivement rétractée. Parmi les principales adresses qui à l’époque contribuaient à l’animation des débats politiques avant, pendant et après les périodes électorales, et prolongeaient (voire concurrençaient pour certaines) la presse locale, citons notamment le blog de Tristan Bromet, sans doute le plus actif et le plus riche en révélations, le carnet de Vincent Léonie, les blogs des socialistes la Jeune garde du 87 (ouvert pour les municipales de 2008) ou de Maxime Nègremont, celui du centriste Pascal Appanah, du lycéen Pierre Dumazeau, ou encore ceux des écologistes Cyril Cognéras, Yann Dano et Florent Mignot. Au plus fort de leur activité – les élections de 2008, donc – tous ces blogs généraient plusieurs centaines de visites par jour, de nombreux commentaires, et leur lot régulier d’évocations dans la presse traditionnelle. Il faut bien avouer qu’ils avaient contribué à souligner le manque d’appétence des élus locaux pour la communication numérique : Nadine Rivet, alors élue d’opposition Modem, aujourd’hui devenue adjointe de l’équipe Lombertie, faisait presque figure d’exception (également en tant que femme !), bien que son blog ne rendît plus compte que des résultats du CSP lors des deux dernières années de son existence…

Surf sur la blogosphère- 27122007

 

Aujourd’hui, les blogs survivants sont rares. Le tournant date vraisemblablement de la pré-campagne présidentielle de 2012, qui consacre l’avènement massif des posts Facebook et des tweets dans la communication politique comme dans l’action militante. À cette époque, on s’étonne de l’absence de la plupart des élus locaux du Limousin des réseaux sociaux (décidément le web ne les séduit pas), et c’est déjà la preuve d’un changement d’époque, voire d’une fracture entre deux ères.

Certains des anciens blogueurs limousins ont changé d’horizon ; c’est le cas de Tristan Bromet, qui avait fermé son blog dès la fin 2009, au grand regret de nombreux internautes. Recruté quelques mois chez France 3 Limousin comme chroniqueur, puis parti à Paris où il fut plus récemment au cabinet d’Anne Hidalgo à la mairie, il est depuis quelques mois chef de cabinet de Brigitte Macron à l’Élysée (quel parcours !).

 Parmi ces blogueurs historiques, d’autres demeurent actifs à Limoges ; ils ont parfois pris un peu de distance vis-à-vis de l’engagement partisan, parfois au contraire l’ont fait perdurer, voire fructifier. Vincent Léonie a pris une autre dimension politique, puisqu’il est aujourd’hui adjoint au maire de Limoges en charge des questions d’urbanisme. Maxime Nègremont est élu municipal d’Isle. Cyril Cognéras, ancien conseiller municipal, parmi les pionniers (blog ouvert en 2006), continue d’alimenter son site, où politique et écriture se côtoient toujours. S’il garde ses sympathies pour la gauche alternative, Florent Mignot a pris quelque distance avec l’engagement partisan depuis sa dernière candidature aux départementales en binôme avec l’insoumise Marie Labat. Cette dernière, connue autant pour son activité d’auteure de polars que ses récentes participations aux scrutins locaux, est une des figures de cette nouvelle génération de militants connectés, de fait pas forcément plus jeune mais certainement pas moins engagée. Quelques rares élus incarnent ce mouvement : Laurence Pache, ex-élue régionale creusoise, ou Danielle Soury, sa camarade insoumise élue à Limoges, ont renouvelé le paysage en ouvrant leurs blogs respectifs. Le blog Limoges Reconquête, héritier de la Jeune garde, distille aussi, quoique de façon fort épisodique, les espoirs d’une gauche locale encore atomisée, et atone… Ponctuellement, au gré des scrutins, quelques blogs éclosent puis s’éteignent – on se souvient notamment des « portraits cachés » de Cyril Marchan lors de la campagne municipale de 2014, ou plus loin de l’expérience avortée de « Libre à Limoges », magazine papier et web alternatif d’opposition à la majorité Rodet…

C’est une évidence, la blogosphère n’est plus ce qu’elle était. Les rares blogs encore actifs sur Limoges parlent avant tout de patrimoine et de belles photographies (« Limoges passionnément » par exemple). Désormais, l’actualité politique vit donc largement sur Facebook ou Twitter : outre Marie Labat, c’est largement sur les réseaux sociaux que s’expriment les élus et militants comme Emile-Roger Lombertie (le maire de Limoges dispose aussi d’un « carnet »), Gérard Vandenbroucke, Philippe Reilhac, Marie-Anne Robert-Kerbrat, Guillaume Guérin, Pierre-Edouard Pialat, Stéphane Bobin… Certains sont actifs sur plusieurs fronts, et croisent les engagements : on pense aux parutions régulières de Laurent Bourdelas, qui mêlent toujours de façon engagée actualité culturelle et histoire locale, ou encore à celles de Vincent Brousse, non dénuées d’humour.

Les échanges sur ces réseaux sont sans doute plus vifs, probablement plus vivants… mais pas forcément plus sincères. Le pire côtoie le meilleur. Surtout, ils sont plus éphémères. Les traces ne subsistent pas, vite remplacées par l’actualité du lendemain. On peut en ressentir de la nostalgie, mais désormais sans doute s’informe-t-on et débat-on autrement. Les réseaux sociaux ont en partie aboli les hiérarchies sociales, culturelles, ce qui n’est pas un mal en soi. Ils paraissent plus paritaires, aussi, saluons-le. De manière générale, ils semblent aujourd’hui essentiels pour des décideurs décidés à renouer avec leurs administrés. Ils ont facilité le développement de mouvements citoyens alternatifs soucieux de bousculer les pesanteurs et de donner un petit coup de fouet au débat public (55 citoyens pour Limoges en est un exemple évident). Mais sans doute n’y a t-on pas toujours gagné en sérénité… Le web n’est pas une fin en soi !

De mon côté aussi, les publications se sont faites plus rares – et en même temps plus denses et toujours plus « localistes ».

Si je devais revenir sur quelques moments marquants de cette expérience, sans doute pourrais-je citer :

2008-2012 blog

Sur un plan plus statistique, mon blog c’est

  • 538 articles publiés, essentiellement entre 2007 et 2013 j’en conviens.
  • 808 commentaires (modeste, j’en conviens aussi), dont 28 sur la page de description personnelle (merci pour votre soutien!)
  • Plus de 430 000 visites (mais il s’agit de chiffres à prendre avec bien des pincettes…)

Ce sont aussi quelques lecteurs que je sais avoir été réguliers, même sur une période ancienne.

Merci à tous ceux qui depuis le début ou depuis plus récemment, ou plus ponctuellement, ont suivi les débats et les idées qui ont émaillé l’actualité, en même temps qu’ils ont rythmé (et ont été rythmés !) par mes successives pérégrinations, en Suisse et à Lille notamment. De l’adolescence à l’âge adulte…

Mon quotidien a changé. Depuis octobre, j’habite en Ariège où je m’occupe désormais de patrimoine industriel. Je n’ai pas quitté le Limousin pour autant ; comme « toujours », j’y reviens autant que possible, toujours animé par le même attachement à ce territoire riche de ce qu’il ne sait pas toujours… Assez logiquement, mes nouvelles obligations, un nouveau mode de vie, m’invitent à modifier l’utilisation de cet espace, déjà un peu délaissé dernièrement. Pour éviter de revenir une fois encore sur mes propos, je n’annoncerai pas la suspension de ce blog. Sans doute y publierai-je encore, au gré de mes engagements, de mes passions, de ma sensibilité aussi. Patrimoine et politique continueront, je l’espère et le souhaite, de s’y mêler. Soit dit en passant, l’essentiel de mes activités est accessible via cet espace annexe, qui condense publications et engagements associatifs et plus personnels.

A bientôt, et merci encore aux quelques irréductibles qui par fidélité ou par hasard, passeront par ici. :-)




> Revue littéraire : Tour de France des villes incomprises, de Vincent Noyoux

25092016

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1507-1Sorti au printemps dernier, Tour de France des villes incomprises, de Vincent Noyoux, brosse un portrait de quelques-uns de ces coins de France à la réputation aléatoire. Pari intéressant que d’aborder une nouvelle fois la question des imaginaires géographiques en se confrontant directement à l’expérience du terrain et de la rencontre. Le résultat sera-t-il à la hauteur du défi ?

Elles sont douze à avoir été arbitrairement sélectionnées : Mulhouse, Vesoul, Guéret, Cholet, Vierzon, Cergy, Saint-Nazaire, la vallée de la Fensch, Verdun, Maubeuge, Châtel-Guyon et Draguignan. Vincent Noyoux a choisi, au fil d’une année, de s’y rendre pour vérifier si ce que l’on en dit de plutôt mal – isolement, ennui, laideur, misère… – est vrai. Deux ou trois jours sur place, à chaque fois. L’expérience est bien entendu subjective : certaines contrées ont moins de chance que d’autres au sens où elles seront visitées un jour de pluie, en plein novembre, un jour de fermeture des magasins… Qu’importe. On compte davantage sur l’engagement et la bonne foi du narrateur que sur sa bien-pensance, pour déceler le positif qui sommeille en ces petites cités.

D’emblée, on doute, car les poncifs sont bien présents. Parlant de Mulhouse : « on n’y trouve pas de bars branchés ni d’abbayes classées. (…) On n’y croise aucune célébrité. » (p. 8) Mais rapidement, la subtilité du style dénote le volontarisme de Vincent Noyoux à trouver ce qui peut plaire en ces villes. Non, ce n’est pas dans le guide touristique décalé que donne l’auteur, car celui-ci ne se prive pas de critiquer ce qui ne lui plaît pas. Mais on le sent réellement touché par ces villes dépréciées, et c’est cette sincérité, qui transparaît dans les passages très bien racontés, les émerveillements non feints, les surprises communicatives de ce road trip personnel et attachant, qui nous prouve qu’un a priori peut ne pas résister à qui sait le questionner.

On se délectera d’une sorte d’éloge de la curiosité : Vincent Noyoux se frotte à ce qu’il ne connaît pas, ce dont on parle beaucoup sans chercher plus loin, ce qu’il craint, même. On pense ici à Cergy la banlieusarde : « l’imagination s’enflamme vite et l’on en veut aux journaux télévisés, au rap, aux films brûlots sur la banlieue autant qu’à soi-même de se laisser déborder par cette paranoïa pyromane », p.61. Certes, Vincent Noyoux n’est pas tout à fait un français moyen, il est journaliste de voyage et on se dit que c’est aussi dans son métier et dans son ADN que d’aller à l’encontre de ses préjugés. Mais peu importe, ici, l’aventure personnelle, le défi personnel surpassent largement l’expérience professionnelle car on parle bien moins de patrimoine conventionnel et de crise économique que de rencontres, d’échanges et de petits plaisirs quotidiens. D’ailleurs, n’ose-t-il pas snober la gastronomie locale à Vesoul pour y préférer un étonnant et chaleureux restaurant roumain ? Préférer au discret patrimoine historique choletais les usines Pasquier ou les improbables œuvres d’un artiste contemporain local ? Descendre en règle le musée de l’Hôtel-de-ville de Mulhouse pour préférer se rire de sa déambulation de néophyte entre les voitures du musée de l’Automobile ? Décevant ? Pas du tout ! On parle ici d’un tour de France des villes incomprises : il convient donc de les décrypter, de les amadouer, de les ménager, et en aucun cas de servir une carte postale surannée et bien-pensante. « Mulhouse [et tout ce livre, ndlr], c’est d’abord un grand bras d’honneur à Jean-Pierre Pernaut » (p.12).

ob_6489f7_1Le livre se lit facilement, c’est un dialogue entre l’auteur et son lecteur. Le propos est certes parfois un peu politique, par exemple quand il s’agit de requestionner le modèle de la ville-nouvelle avec Cergy, de regretter les errements de l’économie touristique qui ose vendre une « terrine du Poilu » à Verdun, ou de déplorer l’endormissement des villes évitées par les autoroutes et lâchées par leurs petits commerces. Mais jamais trop, de sorte que le bouquin reste un livre de voyage plutôt plaisant.

Et puis c’est souvent drôle, en tout cas bien assez subtil pour que l’on ne s’offusque pas des railleries de l’auteur : « à quoi ressemble une forêt de sapins quand on lui retire ses sapins ? Probablement à quelque chose comme la Haute-Saône » (p.28) ; « Vesoul (…) ça évoque une ventouse qui n’adhère plus » (p.28) ; « Vierzon est une petite ville de 27 000 âmes située aux portes de la Sologne et aux portes de la Champagne berrichonne. Rester aux portes de tout est le propre des paillassons, mais on ne s’est pas toujours essuyé les pieds sur Vierzon. » (p.92). On pense aussi au film Bienvenue chez les Ch’tis présenté comme « documentaire des plus rigoureux sur la pluviométrie dans le nord de la France » (p. 197), ou à cette pauvre « Maubeuge à la vie nocturne de Pluton » (p. 203).

DSC_0089Et au moment où se dit que non, il va trop loin (Guéret, qui au passage n’est pas la ville la mieux sauvée du livre, comparée à « un œil crevé sur le plus ravissant des visages » (p.43) nous rappelle tristement l’épisode Technikart, et on compatit aussi avec la Fensch quand l’auteur croit voir dans l’encadrement d’une porte la Mort en personne, p. 153), on se rassure en réprimant un sourire à la lecture d’une blague un peu lourdingue sur cette préfecture du nord-est, en se disant que ses habitants se moqueront sans doute aussi gentiment de cette ville du sud-ouest… On rira notamment du festival de blagues absurdes sur Vesoul (p.31). Même quand on peine à trouver des éléments réellement positifs – on pense à la longue et sinistre description de la vallée de la Fensch ou la déprimante présentation de Maubeuge -, la qualité de la propose et l’application à parler des gens, et même à s’effacer derrière leurs pensées à eux, rend belles ces contrées. L’humour, d’ailleurs, permet souvent de relativiser les inconvénients de ces villes et rabat les clichés : « Ce jour-là, il est gris, comme partout ailleurs en cette saison » (p.31).

On rend de discrets hommages à ces citoyens ordinaires, qui se battent pour réhabiliter leurs villes. Des plus attendus : les guides-conférenciers, les commerçants, un blogueur à Vierzon, les Creusois échaudés par la provoc’ parisianiste de Technikart, le chanteur Anis à Cergy… Aux plus improbables : un papetier militaire à Draguignan, un boucher halal fan de fortifications Vauban à Maubeuge, et même les basketteurs américains du club de Cholet.

Capture d’écran 2016-09-25 à 01.07.53L’auteur parvient-il à réhabiliter ces villes ? Sans doute ceux qui n’étaient pas convaincus ne le seront pas bien davantage car ces villes ne recèlent aucun grand monument ou grand festival (l’auteur le dit d’emblée !), mais ceux qui savent lutter contre leur préjugé sauront déceler, entre les lignes, les émotions qui auront animé l’auteur. Ambiance industrielle à Mulhouse ou dans la Fensch, ambiance morbide à Vesoul, immersion picturale et littéraire à Guéret, aventure pleine de risques dans une friche cergyssoise, : on peut aussi comprendre le propos du livre comme un plaidoyer pour une curiosité subtile, ni voyeuriste ni misérabiliste, en somme pour un tourisme différent, alternatif, plus sincère et moins automatique. « On ne juge pas seulement une ville par la qualité de son patrimoine ou de ses espaces verts, mais par une foule de ressentis liés à des détails anodins : une poubelle renversée en pleine rue, le sourire d’une passante, une mauvaise toux attrapée sur une place ventée, le pain trop sec au restaurant. Une bonne séance de cinéma peut sauver un séjour. » (p. 203). Notre pays est « une mosaïque de lieux secondaires, ingrats de prime abord, décevants parfois, mais essentiels. Ils permettent au touriste de respirer, de souffler un peu entre un château et une  »ville d’art et d’histoire ». Ils rappellent surtout que la France a une histoire : telle vallée sinistrée ne l’a pas toujours été ; telle station thermale a connu des jours meilleurs ; tel port a connu un âge d’or. La population est partie, les centres-villes s’étiolent, mais ces lieux ont encore quelque chose à nous dire. Il suffit de savoir les écouter. ». « Un lieu n’est insipide que parce qu’on l’a décidé. » (p. 217)

EDIT : fichier pdf La contribution du Populaire qui rend justice à la vie étudiante guérétoise. :-)

Photo : le 12:45, M6. La gare de Guéret (L.D., 2015). Cergy (L.D., 2016).




> Revue littéraire : Manifeste du Tiers paysage, de Gilles Clément

2082016

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S’il demeure peu connu du grand public, Gilles Clément est sans doute l’un des paysagistes français contemporains les plus réputés, titulaire de la chaire annuelle de création artistique au Collège de France en 2011-2012, professeur à l’Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles à partir de 1979, lauréat du Prix du Paysage en 1998. Né dans l’Indre, il est établi dans la Creuse depuis quarante ans et puise largement dans ce territoire les réflexions qui nourrissent ensuite son travail de jardinier.

Impliqué autant dans des projets opérationnels que dans la production permanente d’une réflexion sur la place et le rôle des sociétés humaines dans les processus naturels, Gilles Clément est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages dont l’objectif commun est de rendre accessible au plus grand nombre ces théories et expériences, toutes critiques à l’égard des divagations de notre société contemporaine, productiviste et court-termiste.

Il ne cesse de rappeler l’homme à un brin de modestie, en soulignant combien lutter contre les équilibres biologiques est vain et funeste. On retient notamment de son action la conceptualisation de trois concepts-clés, tous liés à cette idée d’un jardinier-observateur : celui du « jardin en mouvement » (penser le jardin comme un lieu où le concepteur travaille au maximum en accord avec le va-et-vient naturel des espèces) celui du « jardin planétaire » (l’idée que le monde est un jardin, que chaque être humain en est le garant et en est donc responsable), et enfin celui du « tiers-paysage » (tout espace végétal qui n’est ni cultivé, ni forestier), qui a fait l’objet du Manifeste dont je parle ici.

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Si cet ouvrage a une résonance locale particulièrement forte, c’est parce que le concept de « tiers-paysage » naît d’une expérimentation menée au début des années 2000 pour le compte du Centre international d’art et du paysage de Vassivière. On peut d’ailleurs découvrir au printemps la Prairie fleurie qu’il a conçue au sein du parc des sculptures, et qui matérialise à la fois les concepts du « jardin en mouvement » et du Tiers-paysage. Gilles Clément est d’ailleurs un acteur engagé localement. Candidat en position non-éligible sur la section creusoise de la liste Europe Ecologie lors des élections régionales de 2010, présent lors du rassemblement Alternatiba à Limoges en septembre dernier, il a marqué de sa présence les différentes saisons de l’Université rurale du paysage du Pays Ouest Creuse, dont j’ai déjà salué l’approche résolument innovante, et dont il était le parrain. Au gré de plusieurs conférences passionnantes, il avait pu faire part au public combien le paysage et la richesse biologique du Limousin devaient inspirer notre curiosité et favoriser notre humilité vis-à-vis de cette nature qui nous englobe.

Dans cet ouvrage, paru il y a déjà douze ans, l’auteur-scientifique défend avant tout et ardemment les espaces délaissés – friches, bords de route, lisières de champs … – comme des havres de biodiversité. L’existence même de ces lieux de marges peu ou pas convoités (car peu sûrs, isolés, inaccessibles, foncièrement ou financièrement peu intéressants), est donc un salut pour cette biodiversité dont on évoque de plus en plus souvent le péril. Le propos est nécessairement politique – la définition du Tiers-paysage est d’ailleurs mise en parallèle de celle du Tiers-Etat, groupe majoritaire mais méprisé et plein de ressource – ; Gilles Clément cible les limites de l’ultralibéralisme en ce que ce système soumet la diversité naturelle à la rentabilité. Or c’est faire preuve d’un court-termisme coupable que de privilégier la seconde à la première, qui n’a pas attendu que nous mettions en place nos systèmes économiques bancals et inégalitaires pour exister. Privilégier la richesse naturelle permet donc de réconcilier l’action de l’homme et le salut de notre planète en mettant fin à la spirale infernale qui chaque année mène à la disparition de nombre d’espèces vivantes et hypothèque chaque jour davantage le devenir de notre civilisation.

On comprend donc que le Tiers-paysage peut constituer le laboratoire de cette civilisation de la réconciliation. « Un espace de vie privé de Tiers-paysage serait comme un esprit privé de l’inconscient. Cette situation parfaite, sans démon, n’existe dans aucune culture connue ».

Mais dès lors, est introduite une controverse qu’il s’agit de négocier. En effet, on souhaite assurer la préservation de ces espaces délaissés, riches réservoirs de biodiversité, qui par définition sont mouvants, relatifs, éphémères, indécis. La solution brandie par certains sera de préserver certaines de ces friches, de ne plus les considérer comme espaces en creux mais comme espaces spécifiquement valorisés, ménagés, voire aménagés. On pense notamment au réflexe de plus en plus introduit dans les méthodes de jardinage, qui est de soustraire certaines zones enherbées de la fauche (à Limoges, le service des espaces verts citait d’ailleurs Gilles Clément dans sa documentation). Plus loin, on évoquera le cas des tourbières, lieux humides et fluctuants, plus-tout-fait-prés, pas-encore-forêts, qui ne devaient leur existence qu’au maintien de l’élevage, qui sont désormais sanctuarisées par des réserves naturelles où une exploitation très précise du lieu en garantit la sauvegarde. Mais ne peut-on penser que cette patrimonialisation des espaces fragiles va à l’encontre de l’insaisissable, du flou, du fluctuant ? Le fait de sanctuariser et d’artificialiser un « entre-deux-états » ne nie-t-il pas la possibilité de ces mouvements naturels ?

Gilles Clément résout cet apparent paradoxe : il s’agit en fait de refonder complètement notre façon d’aménager l’espace en nous remettant au niveau de la nature, en cessant de prétendre la dominer et en choisissant de « faire avec » plutôt que d’exploiter. En somme, décloisonnons et acceptons délibérément de faire du partiel, du temporaire, cessons d’accumuler et d’hypothéquer, car il en va de la survie de l’ensemble des éléments naturels dont nous ne sommes qu’un composant.

Si l’on a dans un premier temps du mal à cerner l’avis de l’auteur sur la stratégie patrimoniale adoptée par nombre d’écologues, exploitants forestiers et aménageurs depuis la fin du XXe siècle (prône-t-il la fin de la politique du patrimoine naturel telle qu’elle est menée actuellement ?), l’idée apparaît plus claire en fin d’ouvrage : Gilles Clément défend la création d’ « espaces de Tiers-paysage de grande dimension afin de couvrir l’étendue des espèces capables d’y vivre et de s’y reproduire ».

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On comprend avoir à faire à un propos éminemment post-capitaliste, plutôt décroissant, qui défend l’harmonie du vivant, sans hiérarchies mais sans angélisme : l’homme conserve un rôle essentiel de garant de cet équilibre ! En militant pour le « non-aménagement », en signant cet éloge de la friche, de l’imprévu, de l’indécision, Gilles Clément bouleverse donc nombre de schémas solidement ancrés dans les réflexes d’action des responsables politiques. Mais il le fait en rappelant que tous êtres vivants confondus, nous sommes soumis à la même finitude et que c’est dans notre intérêt à tous que d’aller dans le même sens. Loin d’être punitive, l’approche de Gilles Clément appelle en vérité l’homme à faire preuve de bon sens en se vouant à la créativité naturelle des flux et comportements biologiques et en considérant le génie naturel comme le génie du vivant, le même qui nous permet de naître, vivre, et bâtir nos sociétés. À traduire en actes ! Dans les derniers paragraphes de son Manifeste, l’auteur propose d’ailleurs des pistes concrètes appelant à « enseigner les moteurs de l’évolution comme on enseigne les langues, les sciences, les arts » et à « [nous] confronter […] aux [...] cultures planétaires […] dont les fondements reposent sur un lien fusionnel entre l’homme et la nature ». Nous ne cessons de dire que nous sommes tous dans le même bateau, alors (non)-agissons en conséquence et donnons vie à une civilisation du vivant réconcilié.

> Manifeste du Tiers paysage, de Gilles Clément, Sens&Tonka, 2014, 80 pages (9,50 €)
Première édition : Sujet/Objet, 2004. Egalement librement accessible sur le site de Gilles Clément.

Photos : Le jardin du musée du Quai Branly, réal. et photo. Gilles Clément (photo en copyleft) ; Un tiers paysage limougeaud, près de Landouge (L. Destrem, 2014).




> Régionales : petit guide à l’usage de l’électeur indécis

4122015

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Capture d’écran 2015-12-04 à 08.18.27Dans trois jours, nous sommes appelés aux urnes pour désigner la toute première mandature de la nouvelle « grande région », Aquitaine – Limousin – Poitou-Charentes. Que ce soit par manque d’intérêt, de temps ou de curiosité, on n’a pas toujours pris la peine de consulter en détail les professions de foi des candidats. Il faut dire que nombre d’entre-elles ne se suffisent à elles-mêmes (c’est par exemple le cas de celle d’Alain Rousset) et qu’il est parfois bon d’aller un peu plus loin, sur internet, pour savoir ce que le ventre de chaque liste (espérons-le pas trop mou) recèle en termes de propositions.

J’ai donc choisi de vous proposer ce tout petit guide qui doit vous permettre d’aiguiller vos choix, du moins de les éclairer, à la lumière des positions prises par l’ensemble des dix listes en présence sur 4 dossiers ou thématiques me paraissant essentiels pour notre région. On verra que ce n’est pas forcément l’avis des candidats en question. Ces thématiques sont :

  • La sollicitation des citoyens dans les prises de décision ;
  • La LGV Poitiers-Limoges ;
  • La politique de préservation et valorisation des espaces naturels ;
  • La politique culturelle.

Rappelons que les professions de foi sont désormais proposées par le Ministère de l’Intérieur en ligne. Regrettons comme le fait Nouvelle Donne sur son site, que ce dispositif ne soit pas davantage porté à la connaissance du grand public…

Avant toute chose, un rappel des forces en présence : 6 listes à gauche, 3 à droite, et une liste d’extrême-droite.

  • Joseph Boussion et Marie Bové (fille de, et ancienne candidate à la candidature EELV) conduisent la liste de la Vague citoyenne, marquée écolo de gauche.
  • Virginie Calmels, 1e adjointe au maire de Bordeaux, conduit une large liste d’union Républicains (ex-UMP), UDI et MoDem.
  • Jacques Colombier est la tête de liste FN-Rassemblement bleu marine.
  • Françoise Coutant, vice-présidente sortante en Poitou-Charentes et déjà candidate écologiste en 2010, porte les couleurs d’EELV.
  • Olivier Dartigolles, élu PCF à Pau, est la tête de liste Front de gauche (PCF, PG, Ensemble)
  • William Douet conduit une liste de l’Union populaire républicaine, mouvement souverainiste et eurosceptique.
  • Guillaume Perchet conduit la liste Lutte ouvrière.
  • Nicolas Pereira est la tête de liste Nouvelle Donne (bien qu’il ne soit que 11e sur la liste départementale de Gironde, preuve que ce parti ne cherche pas à obtenir des élus…)
  • Alain Rousset, président sortant de la région Aquitaine, brigue sa propre succession à la tête d’une liste PS-PRG comprenant notamment ses homologues de Poitou-Charentes (Jean-François Macaire) et du Limousin (Gérard Vandenbroucke).
  • Yvon Setze, enfin, pilote une liste Debout la France, le mouvement de Nicolas Dupont-Aignan.

 

  1. Sollicitation des citoyens dans les prises de décision

C’est une revendication majeure de nombre des mouvements politiques créés ces dernières années, notamment autour de l’échéance des élections européennes de 2014 (Nous Citoyens – absent de ce scrutin dans notre région – et Nouvelle Donne pour citer les principaux) : faire de la politique autrement, pour répondre à la défiance croissante à l’égard du fonctionnement des institutions et du personnel politique actuel. Dans la foulée, de nombreuses déclinaisons locales plus ou moins teintées politiquement s’efforcent de relayer ce message et de le traduire en actes concrets. Le refus du cumul de mandats, la nécessaire association du grand public à la prise des décisions, peuvent résonner dans une grande région comme la nôtre, où la perte de proximité est une crainte légitime. Il est donc assez compréhensible de davantage retrouver ces propositions novatrices dans le programme des « petits » partis qui ont bien souvent critiqué la réforme territoriale.

Joseph BOUSSION
Vague citoyenne
*** « Les citoyens pourront débattre des grands travaux et de tout ce qui peut affecter l’environnement et leur vie quotidienne via les Initiatives Citoyennes Régionales », sortent d’interpellations publiques collectives sur les compétences de la région, à préciser toutefois. Engagement aussi pour un référendum citoyen sur le nom de la région et pour des budgets participatifs. Les élus s’engagent également à être transparents (attention au double sens, tout de même !), à refuser le cumul et à soutenir les passages en régie publique de l’eau et de l’énergie. Sans oublier un audit partiellement citoyen de la dette régionale et une protection des lanceurs d’alertes au Conseil régional. 4 piliers sur 10 consacrés à la thématique, en plus d’une charte éthique : pas mal !
Virginie CALMELS
LR-UDI-MoDem
* Exception faite de l’engagement déjà louable au non-cumul, V. Calmels ne propose pas de mesure sur le sujet.
Jacques COLOMBIER
FN
* Si le FN s’insurge contre les « barons contaminés par la folie des grandeurs », aucune autre proposition concrète et salutaire sur ce qui feront de ses élus des élus responsables et ouverts.
Françoise COUTANT
EELV
*** Le dernier des 15 piliers du pacte de Françoise Coutant concerne la mise en place de « mécanismes de participation directe pour les citoyens » et la garantie d’un « débat public sur tout projet structurant avec notamment l’instauration de conseils citoyens décentralisés et d’un droit à l’interpellation », notamment via des « délégués territoriaux à la participation citoyenne » où l’expertise d’usage sera le maître-mot. Alléchant mais sans doute difficile à mettre en place… Sur le programme complet, d’autres idées : une réunion publique annuelle où les élus rendent leurs comptes, le recours massif à l’open data et la protection des lanceurs d’alertes.
Olivier DARTIGOLLES
Front de gauche
** O. Dartigolles souligne combien la réforme territoriale semble mettre à mal la proximité et l’équité territoriale. Le 11e engagement de la liste promet de redonner aux citoyens « les moyens de contrôle, d’expertise et d’interpellation de l’assemblée régionale ». Bien, mais on aimerait savoir comment.
William DOUET
UPR
** La liste avance le référendum local d’initiative populaire et l’organisation régulière de référendums sur les projets d’aménagement et les mesures anti-pollution. Elle rêve aussi d’une gestion « transparente et économe » et espère pouvoir « moraliser la vie politique locale ». Rien que ça !
Guillaume PERCHET
LO
  Aucune proposition concrète.
Nicolas PEREIRA
ND
*** La méthode politique est au cœur du programme de Nouvelle Donne, et constitue un des trois axes de la campagne régionale. La rémunération des élus conditionnée à leur présence, l’interdiction du cumul et la création de jurys citoyens tirés au sort « co-décisionnaires » de certains grands projets sont avancées par la liste de N. Pereira, dans l’esprit de la charte Anticor. Autre idée iconoclaste : la consultation des citoyens par les élus avant de s’engager pour les élections sénatoriales.
Alain ROUSSET
PS-PRG
** La liste Rousset s’engage sur douze « + » : + de culture, + de formation, + de proximité… mais à première vue, pas de démocratie. En dépit d’une timide revendication d’ouverture à la société civile, c’est plutôt sur le programme complet qu’il faut aller trouver quelques propositions volontaristes : une assemblée consultative de citoyens, un observatoire de la transparence de la fusion régionale et un conseil régional des jeunes (seule liste à reprendre cette initiative portée par la région Limousin depuis dix ans).
Yvon SETZE
DLF
** Payer les élus en fonction de leur présence et de leur travail et diminuer le budget communication, suspendre tout mis en examen, exclure tout condamné. Si les deux premières sont sans doute un peu démagogiques, les deux suivantes devraient convaincre. Des positions attendues de la part d’un parti se voulant « anti système » qui clame haut et fort l’ancrage « société civile » de ses candidats.

 

  1. LGV Poitiers-Limoges

Il est devenu le serpent de mer régional. Lancé dans l’optimisme et la relative concorde par un débat public en 2006, le projet de LGV a pris du plomb dans l’aile à la mesure que les avis négatifs des responsables politiques (région Poitou-Charentes en 2011, élus socialistes creusois en 2013) et des divers commissions et organismes se sont succédés. Depuis 2012, de nombreux freins ont ainsi été formulés : commission Duron, rapport de la Cour des Comptes, désaveu de la FNAUT et du Conseil d’Etat, refus de financement européen, dans un contexte de scepticisme croissant concernant la rentabilité du projet-mère, la LGV Tours-Bordeaux. L’adoption de la Déclaration d’utilité publique au début de l’année 2015 avait constitué une petite surprise, mais avait été mise sur le compte d’un « fait du prince » qui en soi ne pourrait apporter les garanties d’un financement très loin d’être bouclé. Fardeau financier en puissance, la LGV est forcément dans les débats, mais de façon beaucoup plus taboue qu’en 2010, d’autant que le changement d’échelle de la région semble occasionner un bouleversement de l’ordre des priorités .

Dans la campagne, ce sont donc globalement les clivages habituels sur le sujet qui transparaissent :

Joseph BOUSSION
Vague citoyenne
? La liste exprime vivement son refus des projets de LGV, pour des raisons financières évidentes, mais omet de citer celle de Poitiers-Limoges…
Virginie CALMELS
LR-UDI-MoDem
Oui mais Se voulant sans doute « pragmatique » mais ce faisant exprimant une position plutôt opportuniste si l’on consulte les avis de ses camarades de l’ex-UMP, la candidate de la droite et du centre exprime son vif scepticisme quant à l’avenir des projets de LGV, notamment la Bordeaux-Toulouse. Et si elle soutient la LGV Poitiers-Limoges, c’est du bout des lèvres, au nom de l’intérêt strictement limousin, en reconnaissant que son financement sera compliqué (« La LGV Poitiers-Limoges a elle aussi obtenu une déclaration d’utilité publique, mais je crains que ce projet ne voit jamais le jour », disait-elle en septembre). Un positionnement ambigu difficile à assumer : aucune mention aux LGV dans la profession de foi, alors que le soutien aux projets routiers est évident…
Jacques COLOMBIER
FN
Non Autrefois favorable au projet (il le soutenait officiellement en 2010), le Front national estime désormais officieusement qu’il n’est plus tenable financièrement mais ne l’a pas inscrit dans son programme. Il préconise l’amélioration du réseau existant pour y faire circuler des trains à 200 km/h – qui des moyens ?
Françoise COUTANT
EELV
Non Très explicite, la tête de liste EELV réaffirme la position des écologistes depuis le début du projet, à savoir sa vive opposition à un projet présenté comme non rentable, inéquitable et ne pouvant se concilier à la défense des transports du quotidien (TER et ligne POLT).
Olivier DARTIGOLLES
Front de gauche
Non S’insurgeant de façon peut-être un peu grandiloquente contre la métropolisation et la concurrence, la liste Front de gauche ne mentionne pas la LGV dans sa profession de foi, mais l’on sait son engagement contre ce type de projets, qu’il a rappelé à plusieurs reprises en meeting et dans la presse.
William DOUET
UPR
? Aucune mention à la LGV.
Guillaume PERCHET
LO
? Comme à son habitude, la liste Lutte Ouvrière esquive le débat et renonce à prendre position sur les sujets concrets qui intéressent les électeurs (« Je ne vous suivrai pas dans votre invitation à décliner régionalement la manière dont  la bourgeoisie veut faire payer la crise de son économie », clame-t-il dans une réponse au questionnaire de l’association Transport Développement Intermodalité Environnement – TDIE).
Nicolas PEREIRA
ND
? Aucune mention à la LGV, mais certains colistiers ont exprimé leur opposition au financement de tels projets.
Alain ROUSSET
PS-PRG
Oui mais Alain Rousset rassemble sur sa liste des militants socialistes de tous les départements ; or, l’on sait que le PS est sans doute le parti le plus divisé sur la question. En Creuse ou dans la Vienne, ils sont globalement opposés, alors qu’ils sont nettement plus favorables en Haute-Vienne et Corrèze. Les autres départements s’en moquant très certainement, même si l’opposition aux nouvelles lignes est affirmée par plusieurs socialistes girondins comme le député Savary. Alors que tous les signaux sont au rouge concernant les projets régionaux (Tours-Bordeaux décriée pour son partenariat public-privé, Bordeaux-Toulouse et Bordeaux-Dax pour leur coût faramineux) on comprend que la LGV ne soit pas un argument de choc du programme du président sortant. Dans sa longue réponse – 18 pages – au questionnaire de TDIE, le candidat Rousset ne l’évoque jamais ! L’anticipation d’un échec annoncé ?
Yvon SETZE
DLF
? Aucune mention à la LGV, mais il a exprimé son opposition lors d’un débat télévisé à Bordeaux.

 

  1. Politique de préservation et valorisation des espaces naturels

N’en déplaise aux défenseurs de la COP21, l’environnement reste, avec la politique culturelle, pourtant essentielle, le parent pauvre des débats politiques. Dans les médias, à peine mobilise-t-on l’argument de la première région agricole de France, de son potentiel forestier, et de son double et prometteur appui sur une façade maritime et deux massifs montagneux. Riche d’un parc national (Pyrénées), de 2 parcs naturels marins (Gironde-Charente, Bassin d’Arcachon), de 4 parcs naturels régionaux (Marais Poitevin, Landes de Gascogne, Périgord-Limousin, Millevaches) et de 30 réserves naturelles, la grande région est également spécifique par la diversité importante de ses paysages et milieux naturels. Quid des propositions des candidats en matière de valorisation de ce patrimoine et de protection de la biodiversité ?

Joseph BOUSSION
Vague citoyenne
** Tourisme durable, aide à l’installation agricole, soutien à l’agriculture responsable : des positions volontaires quoique relativement symboliques. L’opposition formelle aux fermes-usines est avancée, mais rien de très concret sur les espaces naturels en tant que tels.
Virginie CALMELS
LR-UDI-MoDem
* « Organiser un partage harmonieux des espaces naturels » entre chasseurs, pêcheurs et agriculteurs. Est-ce là une évocation de l’écologie réaliste et « non-punitive » prônée habituellement par la droite ? Et quid des autres usagers (touristes, riverains…) ?
Jacques COLOMBIER
FN
  Grand absent du programme du FN. « Manger français », au-delà de la démagogie qui conduit une telle proposition, n’est pas un gage de circuit court et de soutien aux filières agricoles les plus respectueuses de l’environnement local…
Françoise COUTANT
EELV
*** De très nombreuses propositions sur le sujet. La liste propose de mettre en place un Schéma régional de cohérence écologique qui traduira en actes à l’échelle de la grande région la protection de la biodiversité via les trames bleue et verte. Au programme, de nouvelles réserves naturelles et un soutien accru aux parcs naturels régionaux existants et en projet : des outils dont on connaît l’intérêt éducatif, scientifique, culturel et même économique, en plus de leur richesse écologique. Un grand plan d’éducation à l’environnement complète ce dispositif assez riche.
Olivier DARTIGOLLES
Front de gauche
* Le soutien aux circuits courts et à l’agriculture paysanne sous-tendent la politique environnementale que la liste mettrait en place.
William DOUET
UPR
* Une proposition concrète : le subventionnement des AMAP (Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne). La lutte contre les pollutions est aussi au programme, mais de façon évasive.
Guillaume PERCHET
LO
  Rien là non plus.
Nicolas PEREIRA
ND
* Economies d’énergie dans la construction et l’entretien du bâti et circuits courts sont au cœur du programme de Nouvelle Donne, mais les espaces naturels ne sont pas évoqués.
Alain ROUSSET
PS-PRG
* 20% de bio dans les lycées, une qualité de vie et un « environnement à préserver », une puissance « forestière », et la promesse de 20 000 emplois dans l’environnement : là encore, on aimerait en savoir davantage…
Yvon SETZE
DLF
* « Mise en valeur des atouts et spécificités de notre littoral et de nos campagnes ». Cela sent bon le patrimoine régional, mais pas de mesures concrètes et aucune allusion à la durabilité et à la transversalité des politiques. Tout de même une mention au soutien aux circuits courts, décidément rare position quasi-unanime dans cette campagne.

 

  1. Politique culturelle

Oser un programme culturel peut se réaliser de différentes manières : à longueur de journée, les candidats parlent de défendre la culture, dans une posture souvent assez protectrice et archaïque, mais la culture c’est aussi un investissement, un projet positif, un soutien et un encouragement à la création, au transfert de compétences, à l’éducation… La politique culturelle, peut-être encore davantage que l’environnement en ces temps de crises qui poussent à des hiérarchisations malheureuses, est oubliée ou négligée dans nombre de programmes.

Joseph BOUSSION
Vague citoyenne
** « La culture c’est la vie », proclame haut et fort la liste. En détail, une formule choc et une opposition « au béton des grands temples métropolitains » (on aimerait comprendre : s’agit-il de bloquer les projets de grandes salles pourtant rarement financés par les régions ?). La création d’un service public des arts et de la culture (quelle relation aux FRAC ?) et un soutien aux intermittents du spectacles sont avancés.
Virginie CALMELS
LR-UDI-MoDem
* Signe à mon avis pas anodin : la culture n’est même pas mentionnée dans les « autres piliers économiques » de la région à développer. C’est une acception identitaire de la culture que V. Calmels évoque : la « défense » de la culture est son 10e engagement (« soutenir la culture », d’accord mais qu’est-ce donc ? La création ? Les musées ?…). L’accès aux langues régionales est évoqué sans être développé, alors qu’il existe plusieurs moyens d’y parvenir…
Jacques COLOMBIER
FN
  Le FN a fait parler de lui en adressant une lettre aux artistes en Nord-Picardie. Ne soyons pas dupes, le parti de M. Le Pen propose une vision de la culture relativement étriquée et idéologique, même si la démocratisation de l’accès à la culture et de la pratique culturelle est un débat essentiel.
Françoise COUTANT
EELV
** Entre autres propositions relativement incantatoires (soutenir les ateliers d’artistes et leur ouverture au public, soutien aux emplois culturels dans les lycées), d’autres idées plus concrètes : un fonds d’aide à la création, un Pass cultures jeunes, et l’inscription de la grande région dans l’Office public de la langue occitane.
Olivier DARTIGOLLES
Front de gauche
  La culture ne fait partie d’aucun des 12 engagements de la liste du Front de gauche. Etonnant.
William DOUET
UPR
* « Développer les activités périscolaires de découverte du patrimoine historique » : cette proposition étonnante ne surprend pas si l’on prend conscience de la proximité idéologique de la liste avec celle de DLF. Une position intéressante dans sa dimension éducative, mais qui ne paraît se suffire à elle-même… La culture, ce n’est pas que les belles pierres, non ?
Guillaume PERCHET
LO
  Toujours rien…
Nicolas PEREIRA
ND
* ND propose un « soutien aux scènes locales et à la diversité culturelle » pour éviter les déserts culturels dans la grande région.
Alain ROUSSET
PS-PRG
** « + de culture », d’accord, mais dans les faits ? La liste d’A. Rousset promet de maintenir le soutien budgétaire de la région à ce secteur et de créer une Conférence Territoriale Culture (qu’est-ce ?) et s’engage sans s’étendre sur « 100 000 parcours d’émancipation culturelle » pour les jeunes de la région. Un engagement novateur : le soutien aux langues régionales (basque et occitan). Et un coup de pouce appréciable à la création via un Fonds Créatif Territorial. Mais tout cela manque de vulgarisation…
Yvon SETZE
DLF
* Une silhouette d’église dans le programme : c’est également une vision localiste, patrimoniale et matérielle de la culture qui est promue à DLF. Pas de mesures concrètes.

 

En commentaire final, quelques remarques :

  • Le regret qu’à gauche du PS, quatre listes idéologiquement proches ou du moins conciliables se présentent chacune indépendamment…
  • Un ras-le-bol à l’égard du programme FN, basique « copier-coller » d’un manifeste national…
  • Déception concernant le programme PS, dont les propositions sont distillées à l’économie.
  • On remarquera que la liste Front de gauche fait grande place au Limousin : Laurence Pache et Stéphane Lajaumont, tous deux élus sortants respectivement en Creuse et Haute-Vienne, sont présentés comme les deux principaux colistiers d’Olivier Dartigolles. Un moyen de compenser l’ancrage très austral de la tête de liste, élu palois ?
  • Et une interrogation persistante à l’égard de l’UPR et de ses 9 000 supposés adhérents…

Décidez bien ! ;-)




> Et si finalement, nous étions Aquitains ?

23092015

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Capture d’écran 2015-09-23 à 17.24.14Après le découpage, et la répartition des compétences et leur organisation entre les différentes villes, la détermination du nom de la future (et désormais proche) grande région répondant encore au nom d’Aquitaine – Limousin – Poitou-Charentes peut paraître un passage avant tout symbolique. J’en ai déjà un peu parlé, il se trouve que les symboles sont le reflet des intentions, et par la même occasion porteurs de nombreux autres effets éventuels. La plupart du temps, les noms des lieux décidés à l’époque contemporaine découlent des projections des acteurs qui les dirigent (valoriser le patrimoine, donner une image supposément positive, honorer une tradition ou une personnalité, etc.), et doivent matérialiser une conception du territoire qualifié (productif, attractif, touristique, solidaire…).

C’est à ce titre que les débats concernant le nom de notre nouvelle région vont forcément animer les échanges politiques : qu’on se le dise, le nom, parce qu’il définit et localise, suppose aussi des images, donc des rêves. Il se murmure que les limousins et picto-charentais pousseraient pour « Sud Ouest Atlantique », quand les aquitains se verraient bien garder leur nom. Les premiers ont à gagner en visibilité, passant sous silence par la même occasion, via un recours à la géographie naturelle, une part d’identité du grand voisin soupçonné de vouloir les phagocyter. Dans cette réflexion interviennent l’économie et les intérêts politiques, mais aussi la culture, les identités personnelle et collective… Le tout posant la question suivante : qu’est-ce qui doit déterminer le futur nom ?

La Rencontre des Historiens du Limousin a pris position et développe un argumentaire que l’on peut résumer à : « nous ne devenons pas Aquitains, nous le sommes », ou du moins, « nous le redevenons, et ce n’est une infamie pour personne ». À contre-courant de la position a priori attendue des élus du Limousin, donc, ce groupe de chercheurs rappelle notamment que nous – Limousins – avons longtemps fait partie de ce qui était l’Aquitaine (et pas moins que Bordeaux…), depuis la Gaule Aquitaine jusqu’au duché d’Aquitaine, et que Limoges a été le lieu de couronnement du roi d’Aquitaine Charles l’Enfant et du duc d’Aquitaine Richard Coeur de Lion. En vérité, ce n’est que depuis la constitution des régions contemporaines que l’Aquitaine se réduit artificiellement aux cinq départements que l’on sait, entre le Périgord vert et la Côte basque. Rétablir l’Aquitaine d’avant ne serait donc pas un simple hommage mais une réparation. Rappelons d’ailleurs que le « Limousin » que l’on se vante d’hériter des Lémovices ne couvrait en tant que province que la moitié sud de l’actuelle région, la moitié nord correspondant à la Marche. Un Creusois n’est donc Limousin que depuis quelques décennies !

On comprend ici que les références pluriséculaires peuvent constituer des dénominateurs communs particulièrement pertinents, qui se réclamant d’une réelle profondeur historique et culturelle en plaçant notre patrimoine commun au cœur de la réflexion territoriale, peuvent contribuer à faire de l’humilité une nouvelle variable de l’action… N’est-ce pas séduisant, dans la perspective de renouveler notre modèle démocratique ?

Je dois bien l’avouer, au départ, sans doute piqué dans ma fierté de Limousin se sentant abusé par une réforme tellement brutale – et mal argumentée, et brutalisé par le silence éloquent de certains élus aquitains à l’égard du devenir du futur-ex Limousin, je ne voyais pas pourquoi nous devrions nous soumettre à l’Aquitaine, ses velléités et son nom ! Il faut dire que l’attitude du président sortant d’Aquitaine à notre égard n’a pas toujours été d’une grande classe.

Alors oui, Sud-Ouest Atlantique me semblait être un moindre mal : au moins les Bordelais n’auraient peut-être pas tout gagné « sur nous » ; on gagnerait peut-être en visibilité aux yeux de la capitale, l’évocation maritime avait quelque chose de vivifiant… 

25130Je vous l’accorde, c’est un peu puéril, du moins chauvin, et surtout c’est une position assez contradictoire en ce qui me concerne, moi qui suis le premier à critiquer ces terminologies économistes, « compétitives » et uniformisantes auxquels nos édiles en manque d’inspiration et de pouvoirs nous soumettent régulièrement… J’ose espérer que Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon ne va pas accoucher d’un vilain « Sud de France – Pyrénées » ! (Il me semble qu’un simple « Languedoc » serait assez juste, historiquement, non ?) Georges Frêche et les enfants plus ou moins spirituels et plus ou moins terribles qui lui ont succédé n’ayant eu de cesse depuis sa disparition de décliner à l’infini et à l’overdose la marque Sud de France Car comme on peut le voir ci-contre, c’est bien d’une marque dont il s’agit, ce qui en soi n’est pas un mal, mais qui en termes géographiques s’avère être la preuve d’une financiarisation latente et douteuse de nos territoires, qu’on se le dise. Ah, j’entends que Sud de France, comme Sud Ouest Atlantique, faciliteraient la localisation, drainerait les touristes et les capitaux, donc participerait à l’essor du territoire. Certes, les marques territoriales peuvent être des leviers intéressants dans la dynamisation des territoires – citons l’exemple de la marque Limousin qui permet de fédérer les acteurs économiques dans une même stratégie. Cependant, l’application du marketing au territoire est toujours porteuse de menaces en ce qu’elle n’est pas un catalyseur automatique de richesse pour les populations, et qu’elle pêche encore en matière de démocratie du processus d’invention, de décision et d’animation. En outre, un nombre impressionnant de régions européennes, même petites, même pauvres, porte des dénominations historiques (bien plus pittoresques et poétiques que d’austères Nord, Sud, Est, Ouest), sans que cela n’apparaisse comme un facteur déterminant dans notre capacité à les situer : Bavière, Estrémadure, Brabant wallon, Algarve, Trentin-Haut-Adige, Cornouailles, Frise, Tyrol, Silésie… ce n’est pas si mal, non ?

Donc je me dis finalement, à la lecture de l’argumentaire de la Rencontre des historiens du Limousin, en pensant à Ruedi Baur1 et en repensant à tout ce que j’ai pu étudier cette année passée durant la réalisation de mon mémoire sur les noms de stations de tram (là encore de beaux exemples de stratégies d’uniformisation du paysage toponymique !), qu’ « Aquitaine » est peut-être ce qui a le plus de sens… Donc à nous de nous réapproprier ce que les Girondins, Landais, Périgourdins, Béarnais et autres Basques ne doivent pas confisquer ! Le rappel du glorieux passé historique de Limoges dans cette ancienne entité doit contribuer à nous en convaincre. C’est finalement un choix positivement iconoclaste que celui-là !

Comment finalement se résoudre à abandonner Limousin ? Je l’ai rappelé, le Limousin comme triptyque idéal Corrèze – Creuse – Haute-Vienne est une invention toute récente. Mais surtout, le Limousin survivra au découpage, quand bien même il n’apparaîtrait plus dans le nom de la région, parce qu’il est une notion culturelle et vécue qui n’a pas besoin des limites administratives pour exister. Tout comme Roussillon, Périgord, Béarn ou Anjou ont survécu aux départements, même sans plus exister dans leurs noms.

Ainsi, le vrai enjeu, il faut à mon sens plutôt le voir dans le fonctionnement démocratique de cette future région ; à nous de veiller à ce que le choix d’ « Aquitaine » ne légitime pas une hégémonie bordelaise dans les faits et gestes des représentants que nous élirons en décembre prochain.

Maintenant, à vous de faire connaître votre avis sur www.magranderegion.fr

1 Dans le cadre du cycle de conférences que je contribue à organiser au sein du département de géographie de l’Université de Genève, consacré aux enjeux de la toponymie métropolitaine en Suisse, nous allons sans doute et je l’espère recevoir le designer franco-suisse Ruedi Baur, célèbre pour avoir réalisé la typographie et la signalétique du centre Pompidou, et connu pour tenir un discours assez critique vis-à-vis du recours économiste dans les dénominations et les identités visuelles des territoires, ainsi considérés comme des produits marchands.




> LGV et réforme territoriale : triste chronique du libéralisme désincarné appliqué aux territoires

10022015

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En janvier, j’ai pu assister à la conférence que donnait Robert Savy sur les enjeux locaux de la réforme territoriale, désormais adoptée par le Parlement, et consacrant d’ici quelques mois la disparition de l’entité administrative « Limousin ».

Si je n’avais que douze ans en 2004, à la date de son départ de la tête du Conseil régional, et donc de son retrait politique, Robert Savy reste pour moi une figure majeure et respectable de la vie politique locale. Une figure amène et bonhomme certes, mais aussi et surtout l’incarnation d’une volonté, d’une certaine idée de la fonction d’homme politique, entre exigence morale et engagement au service de la collectivité. Les commentaires de la salle comble abondaient d’ailleurs dans ce sens.

L’ancien homme fort du PS local, alerte et volontiers taquin, cogne gentiment mais sûrement sur les décisions de ses camarades. Son désengagement de la vie politique active doit aider. Peu importe. Robert Savy, qui n’a pas vécu que de la chose publique, loin s’en faut (cf. sa carrière au Conseil d’Etat et à l’université), continue de distiller des analyses aussi justes que percutantes. Ayant eu plusieurs fois l’occasion de s’étendre dans les médias régionaux sur les conséquences néfastes que cette réforme de la carte des régions augurait pour le futur-ex Limousin, il en déplore une fois de plus la dimension extrêmement libérale et injonctive. Et continue de s’inquiéter, à raison je le pense, du grand flou concernant les compétences – et donc les conséquences en termes d’emplois, de ressources financières et de représentation politique.

reforme_territoriale_2014_regions_coherentes_reunification_bretagne_44_breizh

Une proposition alternative qui avait du sens, exception faite sans doute d’Auvergne-Limousin. (M. Bodlore-Penlaez, pour Geobreizh.com)

Après un résumé assez critique des dernières mesures des récentes et futures réformes territoriales du gouvernement (notamment autour des métropoles, des nouveaux cantons et de la refonte des intercommunalités, dans une approche résolument concurrentielle), voici les idées majeures de son intervention.

Leitmotiv de son propos : la taille des régions – et donc le redécoupage ainsi imposé – est un mauvais argument. Le Limousin n’a jamais véritablement souffert de cela pour proposer des projets et se faire entendre dans les institutions européennes. Parler de « modèle européen » pour changer la taille des régions est une hypocrisie : il existe de toutes petites régions dans d’autres pays d’Europe, qui fonctionnent très bien – et l’on peut également penser à des régions gigantesques qui ont bien plus de mal à peser. Bien évidemment, Robert Savy a à cœur d’invoquer de façon positive son action à la tête de la Région. Non sans un brin de vanité sans doute, mais les mots sonnent forts. En filigrane, on aura compris la critique du fameux modèle idéal allemand, qui ne doit pas être comparé tel quel. Émerge à ce sujet la critique du lassant réflexe de révérence, encombrant et inapproprié, à l’égard du voisin allemand. En vérité, – et c’est là que la comparaison allemande pourrait être signifiante – le vrai débat concerne bien les compétences et les moyens. Or à ce jour, c’est encore très vague. Au final, Robert Savy parle d’une « réforme en trompe l’oeil », qui prétend s’attaquer à de vrais sujets (économies, simplification…) mais qui ne touche réellement qu’à une carte et qui « fait semblant » de renforcer véritablement les Régions. L’évocation qu’il fait des réussites du Limousin sert à appuyer l’idée précédente : les politiques d’accueil des nouvelles populations, le soutien au haut débit, l’amélioration des transports ferroviaires, les collaborations avec d’autres régions concernant l’Université ou le POLT, seraient autant d’exemples de la capacité du Limousin à être acteur plein et entier, indépendamment de ses modestes superficie et démographie.

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R. Savy et F. Hollande (A. Jocard, AFP)

Évoquant les conséquences directes de cette nouvelle organisation, Robert Savy nourrit des inquiétudes quant à l’emploi public en Limousin – inquiétude rassurée au moins en partie depuis par les garanties apportées par Marylise Lebranchu promettant une sanctuarisation des effectifs. En revanche, en ce qui concerne le quotidien vécu, la place de Limoges dans la future organisation des services de la grande région, la conduite de politiques garantissant des liens futurs entre Bordeaux et Limoges, le devenir des marges creusoise et corrézienne, on ne peut que s’en remettre à l’espoir… qui en politique n’est pas une garantie de réussite ! En bref, le propos de l’ancien président de région s’inscrit dans une lecture assez désolée du sort réservé au centre de la France, abandonné au mythe répétitif de la « diagonale du vide ».

Concernant l’idée d’un Limousin comme fait culturel, politique et social : certains intervenants ont fait valoir que cette identité ne disparaîtrait pas – ce que je pense aussi, mais R. Savy a souligné que les spécificités (difficultés comme réussites) du Limousin risquaient d’être effacées / ignorées par la fusion et l’intégration dans un nouveau grand ensemble (notamment par la dilution des statistiques, ce à quoi je n’avais pas pensé, il est vrai). Tout dépendra de la politique de proximité menée par la nouvelle région. Là encore, l’espoir.

Enfin, quelle représentation politique des territoires limousins ? Les élus limousins ne représenteront que 13 % des élus de la future grande région. Un intervenant, lors de la conférence, a réagi en faisant remarquer qu’après tout, c’était cohérent car fonction de la part de la population limousine dans le total. R. Savy a répliqué que tout dépendait de l’échelle de prise en compte, ce qui a fait écho à ses propos sur l’existence culturelle, politique, sociale du Limousin… et surtout brandi de nouvelles inquiétudes quant à la visibilité des problématiques sociales et économiques des territoires limousins.

On ressortait de cette riche intervention partagé entre la conviction d’avoir touché les vraies limites de la réforme, et le désarroi de ne pas en être bien rassurés. Quoi qu’il en soit, convaincus que le problème de cette réforme, au-delà des incertitudes qu’elle véhicule, reposait sur des considérations bien plus politiques que pragmatiques, et que par conséquent il posait de véritables questions d’ordre moral (proximité, légitimité, transparence, dialogue…) autour de l’absence de réelle prise en compte des êtres ! Le libéralisme débridé et désincarné appliqué aux territoires poserait donc des problèmes moraux ?

 

 

holande et DUPDans le même temps, l’adoption « surprise » de la Déclaration d’Utilité Publique – terme lourd de sens – de la Ligne à grande vitesse Limoges-Poitiers, est un autre coup dur porté à la fois au sens de l’action de nos élus, aussi légitimes soient-ils, et à la vision de l’aménagement du territoire que se devraient de défendre ces mêmes représentants du peuple.

Désavouée par la quasi-totalité des élus locaux et nationaux, décriée et condamnée par la totalité des rapports réalisés depuis deux ans par des collectifs et des organismes attachés à défendre l’intérêt public et la responsabilité financière et sociale, cette LGV a beau être morte-née, elle n’en réclame pas moins des financements en amont ! Certes les rails ne seront sans doute jamais posés – faute de moyens et de soutiens –, en attendant, grâce à la DUP, les expropriations et surtout les fameuses études aspirent quantité de subsides, qui n’iront pas ailleurs ! Les recours déposés par les associations et les collectivités concernées, au nom du bon sens et du véritable intérêt général, sont eux-aussi autant de « maux nécessaires » gourmands en temps et en argent, qui n’iront pas alimenter de vrais projets bénéfiques – POLT notamment…

Réforme territoriale ; fantasme entretenu du tout-TGV : ces deux événements lourds de conséquences sont pour moi révélateurs de la soumission de l’intérêt général de ceux qui possèdent tout à ceux qui aimeraient posséder un peu. Au-delà des grands mots parfois caricaturaux, ils témoignent des grands maux de notre démocratie : le triomphe de l’image et du symbole sur le sens profond, de l’immédiateté, de l’injonction au résultat, fut-il biaisé, de l’illusion de l’objectivité. Des mots et maux qui enseignés, médiatisés, et colportés mécaniquement donnent libre cours aux rancœurs, aux envies, aux luttes de pouvoir permanentes et aux discours convenus de certains responsables aspirant à nous gouverner.

Je crois important de rappeler et insister sur le fait que déplorer ces deux événements ne revient pas à brandir le rêve de l’autogestion, le mythe du citoyen-président, la démagogie de l’élite des « tous pourris », l’appel à la décroissance – quand bien même nombre des réflexions des tenants de cet idéal devraient être considérés avec plus de crédit. Non, ce propos s’inscrit dans un plaidoyer pour une démocratie représentative régénérée, renouvelée dans ses institutions par ceux qui les incarnent par leurs revendications et leur existence-même – les citoyens.

Contrairement à ce que d’aucuns prévoyaient, spécialistes et chroniqueurs béats (bétas ?) sans doute grisés par un idéal de modernité fondé sur le productivisme et la quête du meilleur chiffre, les technologies de l’an 2000 n’ont pas signé la victoire de l’immatériel sur les territoires – c’est le sens indirect et certes « politicien » du propos de Robert Savy sur les élus hors-sol. Remodelés, mis en concurrence et bien souvent malmenés, quoique toujours inventifs, ces territoires doivent relever des défis bien souvent supérieurs à leurs moyens. Que faire ? Écouter et lire les initiatives locales qui bien souvent, très loin de l’angélisme qu’on les accuse de seriner, portent en elles les germes d’un nouveau modèle démocratique, celui du partage, du durable, de la considération mutuelle, de l’ascenseur social.

Des pistes, il y en a. Certaines collectivités – rares il est vrai – ont des moyens conséquents. Soumises à l’avatar de la compétition territoriale qu’est l’individualisme, elles ne consentent que par la loi à une péréquation il est vrai souvent mal comprise car mal expliquée au grand public. Cette incompréhension peut être dépassée si l’on garantit une véritable réciprocité de bénéfices : les territoires mieux dotés pourraient profiter de ces fonds pour lancer des programmes expérimentaux, pourvoyeurs d’emplois et de visibilité, qui une fois stabilisés, pourraient être plus facilement adaptés et reproduits dans et pour les territoires en difficulté. Mobilisant au passage l’énergie des entreprises locales, du tissu associatif et des universités, à grand renfort de nouvelles méthodes de participation. Ces programmes pourraient autant concerner la transition énergétique, les services publics, les nouvelles mobilités, l’accès à la culture…

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La Réserve citoyenne relancée au profit de l’Education nationale. Un exemple de l’utilité concrète de l’expérience et de l’engagement quotidiens au service d’une société qui fonctionne mieux.

Pour y arriver ? De l’écoute, de l’audace, et de la proximité. Dans les organes de décision, à renouveler, une plus juste représentativité des forces créatrices, invisibles, groupes minoritaires ou « minorés » – jeunes, étrangers, chercheurs – mais aussi cette grande majorité silencieuse que l’école, l’entreprise, les associations doivent retrouver. Et certes, il faut un peu d’argent – il y en a ! Le libéralisme n’est pas une science objective, c’est une vision politique – merci Bernard Maris. S’en remettre aux dieux de la régulation automatique, ce n’est pas s’en remettre à la transcendance d’une hypothétique Loi naturelle, mais bien imposer un schéma totalement subjectif, intéressé et terriblement contre-productif. Penser collectif, ce n’est pas se dépouiller pour les autres, mais bien faire preuve d’humanité au sens le plus large, premier et dépassionné du terme. Celui qui cherche à garantir à chacun le même droit d’aspirer à être et agir.

Ce qui est vrai avec les hommes est vrai avec les territoires. Si invoquer l’égalité des territoires et chercher à l’appliquer est évidemment un vœu pieux particulièrement et inutilement consommateur de temps et d’énergies, s’en remettre sans critiques et sans débats à l’implacabilité et la violence de la concurrence des territoires serait dévastateur. Autant en termes d’effets sur les populations, que de conséquences sur le rapport entre élus et citoyens.







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