J’ai 10 ans ! Et maintenant ?

5122017

10 ans déjà…

Le 5 septembre 2007, je publiais le tout premier article de ce blog. Sobrement intitulé « Bienvenue ! », il n’avait certes pas encore la tonalité politique que mes écrits prendraient peu après et progressivement, mais il constituait le point de départ d’une aventure personnelle, à la fois numérique et politique.

Il y a donc un peu plus de dix ans. Dix ans d’âge ; une éternité dans le petit monde des blogs, et au-delà, à l’échelle de la société numérique. Alors florissante, dynamique, symptomatique d’une nouvelle façon de créer et prolonger les débats d’idées, la blogosphère semble avoir été progressivement ringardisée par les renouvellements successifs et effrénés des codes de la communication et de la discussion numériques, dont les réseaux sociaux sont la principale incarnation.

En une décennie, la galaxie des blogs limousins s’est effectivement rétractée. Parmi les principales adresses qui à l’époque contribuaient à l’animation des débats politiques avant, pendant et après les périodes électorales, et prolongeaient (voire concurrençaient pour certaines) la presse locale, citons notamment le blog de Tristan Bromet, sans doute le plus actif et le plus riche en révélations, le carnet de Vincent Léonie, les blogs des socialistes la Jeune garde du 87 (ouvert pour les municipales de 2008) ou de Maxime Nègremont, celui du centriste Pascal Appanah, du lycéen Pierre Dumazeau, ou encore ceux des écologistes Cyril Cognéras, Yann Dano et Florent Mignot. Au plus fort de leur activité – les élections de 2008, donc – tous ces blogs généraient plusieurs centaines de visites par jour, de nombreux commentaires, et leur lot régulier d’évocations dans la presse traditionnelle. Il faut bien avouer qu’ils avaient contribué à souligner le manque d’appétence des élus locaux pour la communication numérique : Nadine Rivet, alors élue d’opposition Modem, aujourd’hui devenue adjointe de l’équipe Lombertie, faisait presque figure d’exception (également en tant que femme !), bien que son blog ne rendît plus compte que des résultats du CSP lors des deux dernières années de son existence…

Surf sur la blogosphère- 27122007

 

Aujourd’hui, les blogs survivants sont rares. Le tournant date vraisemblablement de la pré-campagne présidentielle de 2012, qui consacre l’avènement massif des posts Facebook et des tweets dans la communication politique comme dans l’action militante. À cette époque, on s’étonne de l’absence de la plupart des élus locaux du Limousin des réseaux sociaux (décidément le web ne les séduit pas), et c’est déjà la preuve d’un changement d’époque, voire d’une fracture entre deux ères.

Certains des anciens blogueurs limousins ont changé d’horizon ; c’est le cas de Tristan Bromet, qui avait fermé son blog dès la fin 2009, au grand regret de nombreux internautes. Recruté quelques mois chez France 3 Limousin comme chroniqueur, puis parti à Paris où il fut plus récemment au cabinet d’Anne Hidalgo à la mairie, il est depuis quelques mois chef de cabinet de Brigitte Macron à l’Élysée (quel parcours !).

 Parmi ces blogueurs historiques, d’autres demeurent actifs à Limoges ; ils ont parfois pris un peu de distance vis-à-vis de l’engagement partisan, parfois au contraire l’ont fait perdurer, voire fructifier. Vincent Léonie a pris une autre dimension politique, puisqu’il est aujourd’hui adjoint au maire de Limoges en charge des questions d’urbanisme. Maxime Nègremont est élu municipal d’Isle. Cyril Cognéras, ancien conseiller municipal, parmi les pionniers (blog ouvert en 2006), continue d’alimenter son site, où politique et écriture se côtoient toujours. S’il garde ses sympathies pour la gauche alternative, Florent Mignot a pris quelque distance avec l’engagement partisan depuis sa dernière candidature aux départementales en binôme avec l’insoumise Marie Labat. Cette dernière, connue autant pour son activité d’auteure de polars que ses récentes participations aux scrutins locaux, est une des figures de cette nouvelle génération de militants connectés, de fait pas forcément plus jeune mais certainement pas moins engagée. Quelques rares élus incarnent ce mouvement : Laurence Pache, ex-élue régionale creusoise, ou Danielle Soury, sa camarade insoumise élue à Limoges, ont renouvelé le paysage en ouvrant leurs blogs respectifs. Le blog Limoges Reconquête, héritier de la Jeune garde, distille aussi, quoique de façon fort épisodique, les espoirs d’une gauche locale encore atomisée, et atone… Ponctuellement, au gré des scrutins, quelques blogs éclosent puis s’éteignent – on se souvient notamment des « portraits cachés » de Cyril Marchan lors de la campagne municipale de 2014, ou plus loin de l’expérience avortée de « Libre à Limoges », magazine papier et web alternatif d’opposition à la majorité Rodet…

C’est une évidence, la blogosphère n’est plus ce qu’elle était. Les rares blogs encore actifs sur Limoges parlent avant tout de patrimoine et de belles photographies (« Limoges passionnément » par exemple). Désormais, l’actualité politique vit donc largement sur Facebook ou Twitter : outre Marie Labat, c’est largement sur les réseaux sociaux que s’expriment les élus et militants comme Emile-Roger Lombertie (le maire de Limoges dispose aussi d’un « carnet »), Gérard Vandenbroucke, Philippe Reilhac, Marie-Anne Robert-Kerbrat, Guillaume Guérin, Pierre-Edouard Pialat, Stéphane Bobin… Certains sont actifs sur plusieurs fronts, et croisent les engagements : on pense aux parutions régulières de Laurent Bourdelas, qui mêlent toujours de façon engagée actualité culturelle et histoire locale, ou encore à celles de Vincent Brousse, non dénuées d’humour.

Les échanges sur ces réseaux sont sans doute plus vifs, probablement plus vivants… mais pas forcément plus sincères. Le pire côtoie le meilleur. Surtout, ils sont plus éphémères. Les traces ne subsistent pas, vite remplacées par l’actualité du lendemain. On peut en ressentir de la nostalgie, mais désormais sans doute s’informe-t-on et débat-on autrement. Les réseaux sociaux ont en partie aboli les hiérarchies sociales, culturelles, ce qui n’est pas un mal en soi. Ils paraissent plus paritaires, aussi, saluons-le. De manière générale, ils semblent aujourd’hui essentiels pour des décideurs décidés à renouer avec leurs administrés. Ils ont facilité le développement de mouvements citoyens alternatifs soucieux de bousculer les pesanteurs et de donner un petit coup de fouet au débat public (55 citoyens pour Limoges en est un exemple évident). Mais sans doute n’y a t-on pas toujours gagné en sérénité… Le web n’est pas une fin en soi !

De mon côté aussi, les publications se sont faites plus rares – et en même temps plus denses et toujours plus « localistes ».

Si je devais revenir sur quelques moments marquants de cette expérience, sans doute pourrais-je citer :

2008-2012 blog

Sur un plan plus statistique, mon blog c’est

  • 538 articles publiés, essentiellement entre 2007 et 2013 j’en conviens.
  • 808 commentaires (modeste, j’en conviens aussi), dont 28 sur la page de description personnelle (merci pour votre soutien!)
  • Plus de 430 000 visites (mais il s’agit de chiffres à prendre avec bien des pincettes…)

Ce sont aussi quelques lecteurs que je sais avoir été réguliers, même sur une période ancienne.

Merci à tous ceux qui depuis le début ou depuis plus récemment, ou plus ponctuellement, ont suivi les débats et les idées qui ont émaillé l’actualité, en même temps qu’ils ont rythmé (et ont été rythmés !) par mes successives pérégrinations, en Suisse et à Lille notamment. De l’adolescence à l’âge adulte…

Mon quotidien a changé. Depuis octobre, j’habite en Ariège où je m’occupe désormais de patrimoine industriel. Je n’ai pas quitté le Limousin pour autant ; comme « toujours », j’y reviens autant que possible, toujours animé par le même attachement à ce territoire riche de ce qu’il ne sait pas toujours… Assez logiquement, mes nouvelles obligations, un nouveau mode de vie, m’invitent à modifier l’utilisation de cet espace, déjà un peu délaissé dernièrement. Pour éviter de revenir une fois encore sur mes propos, je n’annoncerai pas la suspension de ce blog. Sans doute y publierai-je encore, au gré de mes engagements, de mes passions, de ma sensibilité aussi. Patrimoine et politique continueront, je l’espère et le souhaite, de s’y mêler. Soit dit en passant, l’essentiel de mes activités est accessible via cet espace annexe, qui condense publications et engagements associatifs et plus personnels.

A bientôt, et merci encore aux quelques irréductibles qui par fidélité ou par hasard, passeront par ici. :-)




> #2017, épisode 1 : Rencontre-débat avec Michèle Rivasi

3112016

bandeau2017

Des primaires aux législatives, mon regard subjectif sur les campagnes électorales de 2017.
Episode 1 : rencontre-débat avec Michèle Rivasi, candidate de la primaire EELV, à la Maison de l’écologie régionale à Lille (2 novembre 2016).

DSC_0267-compressorBon, je sors de ma première rencontre-débat politique avec Michèle Rivasi. J’y allais sans trop de certitudes, seulement motivé par ma réelle admiration pour cette femme pas comme les autres et ses combats tellement vitaux qu’ils m’en ont sorti de ma torpeur pré-électorale.

On s’est retrouvés à seulement sept ou huit, quelques militants écolos « vieux de la vieille » et deux ou trois sympathisants non-encartés. On boit un peu de bière bio, certains monopolisent la parole, on me redemande plusieurs fois si je suis à EELV, c’est lassant, j’ai du mal à causer, mais ce n’est pas méchant. Et surtout, Michèle Rivasi, quoique parfois un peu trop techno pour moi, est captivante. Je la suis depuis que je l’ai entendue parler de déchets nucléaires (en Limousin on sait ce que c’est). L’élue écolo de Hénin-Beaumont présente ce soir, l’ « autre Marine », Marine Tondelier, assure carrément dans le rôle de l’animatrice pétillante, inclusive et convaincue, qui rappelle de façon implicite la nécessité de parler clairement aux gens, de leur faire comprendre que l’écologie concerne tout le monde, bon sang.

Ca fait un moment que je ne crois plus en la Providence incarnée (je crois que je n’y ai jamais cru, exception faite de ma passion fulgurante et un peu immature pour Ségolène), mais Michèle Rivasi a l’immense mérite de s’intéresser à tout ce qui concerne le plus grand nombre : la santé, les lobbies et leur impact sur notre quotidien, la bêtise du libre-échange, l’alimentation, le cadre de vie… Plusieurs fois elle revient sur la nécessité d’associer les gens à partir du monde associatif. C’est encore assez incantatoire mais ça me plaît quand même. On perd quand même pas mal de temps sur le cannabis qui en dépit de son intérêt (dans les débats de société) ne me semble pas être l’alpha et l’oméga de la campagne.

En sortant, sur le coup, je suis un peu déçu. Je n’ai pas su quelle était la position de Michèle Rivasi sur les défauts de notre démocratie et sur la participation citoyenne, sur l’éducation, sur l’aménagement du territoire, et je ne suis pas encore totalement convaincu de la capacité de cette candidature à dépasser le cadre racorni des vieux partis – en dépit de son intention de le faire, mais l’énergie dégagée par ces échanges et la foi avérée et rappelée toute la soirée en les bonnes initiatives du terrain me poussent à y croire encore un peu…

Surtout, je me dis que ce sur quoi je n’ai pas pu me faire d’avis, eh bien c’est peut-être à moi d’aller le proposer sur la plateforme participative que les écolos ont mise en place pour enrichir les propositions ? Tiens, de la participation, de l’apaisement, de l’humilité, du collectif, pas mal ça. Je ne me suis tout de même inscrit à cette primaire tant décriée pour rien. Assumons. > #2017, épisode 1 : Rencontre-débat avec Michèle Rivasi dans Perso 1f642 Attendons de voir, et, qui sait, d’agir ?




> Réfugiés : merci à France 3 Midi-Pyrénées

27102016

Réaction au communiqué de la rédaction de France 3 Midi-Pyrénées suite au torrent de commentaires haineux suscité par l’arrivée des réfugiés en France.

Merci à France 3 Midi-Pyrénées de sortir de sa réserve journalistique pour exprimer tout son dégoût vis-à-vis des messages de haine que suscite l’arrivée des réfugiés dans cette région (comme ici, cf. reportage de France 3 Limousin hier), et lancer un cri du coeur ô combien salutaire.

La désespérance des citoyens français, aussi légitime soit-elle, et si elle appelle bien entendu des réponses politiques et sociales urgentes, ne me semble aucunement pouvoir justifier les appels aux meurtre, honteux amalgames sur le terrorisme et autres vociférations complotistes. Migrer ne peut être une joie, surtout dans ces conditions, quand il s’agit de fuir une patrie aimée devenue terre de mort. Ces réfugiés sont des êtres humains, bon sang ! Rien ne saurait justifier ce déferlement d’animosité. Est-ce trop demander que de partager un peu de l’indulgence que nous accordons plus volontiers à nos concitoyens, à ces hommes et femmes qui n’ont pas eu la chance de naître en terre de paix ? Plus que jamais nous devons nous rappeler que notre dénominateur commun par excellence, par delà nos douleurs et nos frustrations, c’est notre humanité. Bien plus que par respect dune tradition d’accueil effective quoique par plusieurs fois reniée, la France doit prendre sa part dans cette opération humanitaire au nom d’une charité dont d’aucuns s’arrogent le monopole de façon souvent bien vulgaire. L’identité judéo-chrétienne de notre bon vieux pays, n’est-ce pas aussi porter l’amour et la tolérance ?
 
Puissions-nous tous trouver en cette année électorale qui s’annonce, l’intelligence collective et l’humanité (oui, toujours) de penser en tant que citoyens conscients de la fragilité de l’existence, et à même de penser nos actes en hommes et femmes de paix, intérieure et extérieure (suivez mon regard).



> Revue littéraire : Tour de France des villes incomprises, de Vincent Noyoux

25092016

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1507-1Sorti au printemps dernier, Tour de France des villes incomprises, de Vincent Noyoux, brosse un portrait de quelques-uns de ces coins de France à la réputation aléatoire. Pari intéressant que d’aborder une nouvelle fois la question des imaginaires géographiques en se confrontant directement à l’expérience du terrain et de la rencontre. Le résultat sera-t-il à la hauteur du défi ?

Elles sont douze à avoir été arbitrairement sélectionnées : Mulhouse, Vesoul, Guéret, Cholet, Vierzon, Cergy, Saint-Nazaire, la vallée de la Fensch, Verdun, Maubeuge, Châtel-Guyon et Draguignan. Vincent Noyoux a choisi, au fil d’une année, de s’y rendre pour vérifier si ce que l’on en dit de plutôt mal – isolement, ennui, laideur, misère… – est vrai. Deux ou trois jours sur place, à chaque fois. L’expérience est bien entendu subjective : certaines contrées ont moins de chance que d’autres au sens où elles seront visitées un jour de pluie, en plein novembre, un jour de fermeture des magasins… Qu’importe. On compte davantage sur l’engagement et la bonne foi du narrateur que sur sa bien-pensance, pour déceler le positif qui sommeille en ces petites cités.

D’emblée, on doute, car les poncifs sont bien présents. Parlant de Mulhouse : « on n’y trouve pas de bars branchés ni d’abbayes classées. (…) On n’y croise aucune célébrité. » (p. 8) Mais rapidement, la subtilité du style dénote le volontarisme de Vincent Noyoux à trouver ce qui peut plaire en ces villes. Non, ce n’est pas dans le guide touristique décalé que donne l’auteur, car celui-ci ne se prive pas de critiquer ce qui ne lui plaît pas. Mais on le sent réellement touché par ces villes dépréciées, et c’est cette sincérité, qui transparaît dans les passages très bien racontés, les émerveillements non feints, les surprises communicatives de ce road trip personnel et attachant, qui nous prouve qu’un a priori peut ne pas résister à qui sait le questionner.

On se délectera d’une sorte d’éloge de la curiosité : Vincent Noyoux se frotte à ce qu’il ne connaît pas, ce dont on parle beaucoup sans chercher plus loin, ce qu’il craint, même. On pense ici à Cergy la banlieusarde : « l’imagination s’enflamme vite et l’on en veut aux journaux télévisés, au rap, aux films brûlots sur la banlieue autant qu’à soi-même de se laisser déborder par cette paranoïa pyromane », p.61. Certes, Vincent Noyoux n’est pas tout à fait un français moyen, il est journaliste de voyage et on se dit que c’est aussi dans son métier et dans son ADN que d’aller à l’encontre de ses préjugés. Mais peu importe, ici, l’aventure personnelle, le défi personnel surpassent largement l’expérience professionnelle car on parle bien moins de patrimoine conventionnel et de crise économique que de rencontres, d’échanges et de petits plaisirs quotidiens. D’ailleurs, n’ose-t-il pas snober la gastronomie locale à Vesoul pour y préférer un étonnant et chaleureux restaurant roumain ? Préférer au discret patrimoine historique choletais les usines Pasquier ou les improbables œuvres d’un artiste contemporain local ? Descendre en règle le musée de l’Hôtel-de-ville de Mulhouse pour préférer se rire de sa déambulation de néophyte entre les voitures du musée de l’Automobile ? Décevant ? Pas du tout ! On parle ici d’un tour de France des villes incomprises : il convient donc de les décrypter, de les amadouer, de les ménager, et en aucun cas de servir une carte postale surannée et bien-pensante. « Mulhouse [et tout ce livre, ndlr], c’est d’abord un grand bras d’honneur à Jean-Pierre Pernaut » (p.12).

ob_6489f7_1Le livre se lit facilement, c’est un dialogue entre l’auteur et son lecteur. Le propos est certes parfois un peu politique, par exemple quand il s’agit de requestionner le modèle de la ville-nouvelle avec Cergy, de regretter les errements de l’économie touristique qui ose vendre une « terrine du Poilu » à Verdun, ou de déplorer l’endormissement des villes évitées par les autoroutes et lâchées par leurs petits commerces. Mais jamais trop, de sorte que le bouquin reste un livre de voyage plutôt plaisant.

Et puis c’est souvent drôle, en tout cas bien assez subtil pour que l’on ne s’offusque pas des railleries de l’auteur : « à quoi ressemble une forêt de sapins quand on lui retire ses sapins ? Probablement à quelque chose comme la Haute-Saône » (p.28) ; « Vesoul (…) ça évoque une ventouse qui n’adhère plus » (p.28) ; « Vierzon est une petite ville de 27 000 âmes située aux portes de la Sologne et aux portes de la Champagne berrichonne. Rester aux portes de tout est le propre des paillassons, mais on ne s’est pas toujours essuyé les pieds sur Vierzon. » (p.92). On pense aussi au film Bienvenue chez les Ch’tis présenté comme « documentaire des plus rigoureux sur la pluviométrie dans le nord de la France » (p. 197), ou à cette pauvre « Maubeuge à la vie nocturne de Pluton » (p. 203).

DSC_0089Et au moment où se dit que non, il va trop loin (Guéret, qui au passage n’est pas la ville la mieux sauvée du livre, comparée à « un œil crevé sur le plus ravissant des visages » (p.43) nous rappelle tristement l’épisode Technikart, et on compatit aussi avec la Fensch quand l’auteur croit voir dans l’encadrement d’une porte la Mort en personne, p. 153), on se rassure en réprimant un sourire à la lecture d’une blague un peu lourdingue sur cette préfecture du nord-est, en se disant que ses habitants se moqueront sans doute aussi gentiment de cette ville du sud-ouest… On rira notamment du festival de blagues absurdes sur Vesoul (p.31). Même quand on peine à trouver des éléments réellement positifs – on pense à la longue et sinistre description de la vallée de la Fensch ou la déprimante présentation de Maubeuge -, la qualité de la propose et l’application à parler des gens, et même à s’effacer derrière leurs pensées à eux, rend belles ces contrées. L’humour, d’ailleurs, permet souvent de relativiser les inconvénients de ces villes et rabat les clichés : « Ce jour-là, il est gris, comme partout ailleurs en cette saison » (p.31).

On rend de discrets hommages à ces citoyens ordinaires, qui se battent pour réhabiliter leurs villes. Des plus attendus : les guides-conférenciers, les commerçants, un blogueur à Vierzon, les Creusois échaudés par la provoc’ parisianiste de Technikart, le chanteur Anis à Cergy… Aux plus improbables : un papetier militaire à Draguignan, un boucher halal fan de fortifications Vauban à Maubeuge, et même les basketteurs américains du club de Cholet.

Capture d’écran 2016-09-25 à 01.07.53L’auteur parvient-il à réhabiliter ces villes ? Sans doute ceux qui n’étaient pas convaincus ne le seront pas bien davantage car ces villes ne recèlent aucun grand monument ou grand festival (l’auteur le dit d’emblée !), mais ceux qui savent lutter contre leur préjugé sauront déceler, entre les lignes, les émotions qui auront animé l’auteur. Ambiance industrielle à Mulhouse ou dans la Fensch, ambiance morbide à Vesoul, immersion picturale et littéraire à Guéret, aventure pleine de risques dans une friche cergyssoise, : on peut aussi comprendre le propos du livre comme un plaidoyer pour une curiosité subtile, ni voyeuriste ni misérabiliste, en somme pour un tourisme différent, alternatif, plus sincère et moins automatique. « On ne juge pas seulement une ville par la qualité de son patrimoine ou de ses espaces verts, mais par une foule de ressentis liés à des détails anodins : une poubelle renversée en pleine rue, le sourire d’une passante, une mauvaise toux attrapée sur une place ventée, le pain trop sec au restaurant. Une bonne séance de cinéma peut sauver un séjour. » (p. 203). Notre pays est « une mosaïque de lieux secondaires, ingrats de prime abord, décevants parfois, mais essentiels. Ils permettent au touriste de respirer, de souffler un peu entre un château et une  »ville d’art et d’histoire ». Ils rappellent surtout que la France a une histoire : telle vallée sinistrée ne l’a pas toujours été ; telle station thermale a connu des jours meilleurs ; tel port a connu un âge d’or. La population est partie, les centres-villes s’étiolent, mais ces lieux ont encore quelque chose à nous dire. Il suffit de savoir les écouter. ». « Un lieu n’est insipide que parce qu’on l’a décidé. » (p. 217)

EDIT : fichier pdf La contribution du Populaire qui rend justice à la vie étudiante guérétoise. :-)

Photo : le 12:45, M6. La gare de Guéret (L.D., 2015). Cergy (L.D., 2016).




> Des gares culturelles et patrimoniales comme moteurs de leurs territoires

22062016

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Capture d’écran 2016-06-22 à 23.51.25Le 13 juin dernier, je participais à Paris, dans les locaux de Gares&Connexions, à une journée de séminaire intitulée « Quand la culture s’invite en gare : art, patrimoine et créativité en partage ». Organisée dans le cadre de la Chaire Gare, programme de recherche-action conduit entre autres par l’ENTPE et Gares&Connexions, cette journée réunissait de nombreux experts travaillant le croisement entre création artistique, action culturelle et valorisation patrimoniale. Venue clore un cycle de trois journées dont les deux premières étaient consacrées au numérique et aux nouveaux services en gare, cette journée a permis de découvrir plusieurs initiatives intéressantes d’inclusion de l’art dans les gares ferroviaires, éclairées du regard et de l’expérience d’universitaires français et étrangers.

A travers les cinq axes développés par la SNCF dans sa réflexion sur cette transition culturelle – la gare comme vitrine, comme scène ouverte, comme galerie, comme résidence ou comme objet engagé –, il s’agissait selon les mots de Nacima Baron, géographe qui pilote la Chaire Gare, de comprendre la culture « comme stratégie d’insertion des gares dans leur environnement urbain », et donc de penser la gare comme une « ressource » dont les potentiels peuvent dépasser la seule fonction transport. Bien entendu, les gares ne sont pas des lieux anodins : il faut faire avec de nombreuses contraintes d’exploitation industrielle, souvent peu compatibles avec l’irruption d’oeuvres d’art ou d’animations culturelles, tandis que la patrimonialité, parce qu’elle est inhérente à la gare, peut davantage s’affranchir de ces considérations.

Parmi les initiatives présentées,

  • celle portée par AREP et l’Ecole nationale supérieure d’art et de design de Saint-Etienne autour de la gare Carnot à Saint-Etienne, où a été réalisé avec les usagers un diagnostic sensible de cet équipement dégradé et pourtant fréquenté, dans l’optique de son renouvellement ;
  • celle du Hasard Ludique, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, où un collectif spontané s’est vu attribuer par la Ville la gestion de l’ancienne gare Saint-Ouen, maillon de l’ancienne ligne de la Petite Ceinture, friche bien connue des amateurs d’urbex et de paysage. La gare, abandonnée depuis des années, est réinvestie par le collectif et les riverains, et devrait accueillir prochainement un lieu de rencontres et de concerts. Paul Smith, du Ministère de la Culture, invitait néanmoins les porteurs du projets à constater que la suppression du terme « gare Saint-Ouen » dans le nouveau projet constituait un gommage de patrimoine, et en dépit de la qualité et de l’enthousiasme communicatif des porteurs du projet, on était bien en droit de s’interroger sur la volonté apparente de rompre sémantiquement avec le passé ferroviaire du site (même si le projet dans sa globalité ne manque pas d’intérêt, loin de là) ;
  • le travail d’Isabelle Gournay, chercheuse à l’Université du Maryland, sur les petites gares ferroviaires américaines, qui montrait la qualité des reconversions de ces bâtiments quand ils perdent leur fonction ferroviaire, mais aussi de leurs valorisations quand ils la gardent ! Un tabou que la France a du mal à franchir en dépit du dynamisme persistant de son réseau et des idées qui y foisonnent.

Mais quelle peut être la valeur ajoutée des gares dans cette entreprise d’inclusion culturelle qui s’incarne autant dans l’entrée des objets de culture dans les gares que par la révélation de la dimension culturelle et patrimoniale de celles-ci ? Même si cela peut constituer une séduisante porte d’entrée vers les plus classiques institutions culturelles, considérer les gares comme de simples extensions (ou objets) de musées ou de galeries, penser leur muséification comme une parade à leur désaffection en tant que pôle de desserte et d’échanges ne saurait constituer une solution acceptable. Halte à la gentrification : les politiques culturelles doivent associer le plus grand nombre. En outre, la culture ne doit pas être présentée comme un alibi justifiant la déprise ferroviaire : les gares ne peuvent-elles (aussi) demeurer vivantes par leurs trains ? Comme l’avançait assez justement je crois Paul Smith, le meilleur moyen de préserver la patrimonialité des gares est bien d’en sauvegarder la fonction première. Et même si dans l’autre sens la valeur patrimoniale des gares ne paraît pas à elle-seule pouvoir justifier le maintien d’une desserte, au moins contribuera-t-elle à sensibiliser les décideurs (élus et SNCF) à l’attachement des habitants et usagers à ce symbole de l’urbanité et du service public. Je pensais fortement ici au cas de notre télégénique gare des Bénédictins dont la valorisation patrimoniale doit être un effort permanent – nous devons notamment nous engager à remettre en accès public le campanile, symbole urbain et lieu d’histoire pourtant fermé pour raisons de sécurité depuis près de dix ans.

C’est donc parce qu’elles sont avant tout des lieux de passage et de rencontres, « éléments du territoire » (J.-B. Marie) et fruits d’une histoire dans lesquels elles s’inscrivent, que les gares s’avèrent inspirantes. En ce sens, au-delà des foires et performances professionnelles, je pense que les gares doivent penser l’intégration culturelle par deux prismes que sont la création et le patrimoine quotidien. Faire des gares des lieux de révélation de la création locale (celle des acteurs du territoire, des cheminots aux artistes locaux) ; et en réaffirmer le statut de bien commun dont on révèle et partage la patrimonialité quotidienne mais véridique : voilà deux moyens de préserver le rôle moteur des gares dans notre espace vécu.

Les organisateurs en ont appelé à la création d’un Atlas des gares-phares dans cette inclusion culturelle urbaine. Puissions-nous espérer que les acteurs du Limousin et de la grande région sachent saisir cette double opportunité de se présenter comme territoires-pilotes innovants et d’oeuvrer à la régénération des espaces urbains via les équipements existants.

Un moyen de réaffirmer les gares comme lieu de vie, qui au-delà de leur fonctionnalisme le plus pragmatique, savent rayonner et entraîner leur territoire, d’une échelle micro-locale et à une échelle régionale, dans une dynamique vertueuse.

Photo : la gare de Limoges au parc France Miniature, L.D. 2016.




> France 3 et la musique trad : la caricature à heure de grande écoute

31032016

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Capture d’écran 2016-03-31 à 02.09.56La télé peut être un formidable outil de vulgarisation et de découverte. Encore faut-il en user correctement. France 3 Limousin s’est livrée à un exercice prometteur : donner une place et un peu de lumière aux musiques traditionnelles du Limousin, patrimoine vivant mais discret de notre région. Mais le résultat est tout autre. La faute à un mauvais montage, déontologiquement discutable, hélas pas tant inattendu.

Vendredi dernier, dans le journal du soir, Louis Roussel et Angélique Martinez évoquent en fin de programme des initiatives musicales locales. Françoise Etay, directrice du département de musique traditionnelle du Conservatoire à rayonnement régional de Limoges, est l’invitée en plateau. Rappelons que le Conservatoire de Limoges est le premier de cette taille à avoir accueilli en son sein un département tout entier consacré à ces musiques, au sortir de la vague de regain du folk, en 1987. A l’époque, entre autres programmes, France Culture consacrait une heure à un reportage proposé par Thierry Lamireau, que je vous invite à réécouter. Aujourd’hui, le département existe toujours. Et même si la musique trad du Limousin n’a pas l’audience et la visibilité de ses voisines bretonne ou auvergnate, où des exécutifs régionaux plus volontaires et des artistes plus grand public ont sans doute soutenu la démocratisation de ces musiques pourtant très ancrées dans notre histoire commune, la détermination des élèves et des enseignants limougeauds demeure intacte.

Revenons en 2016, sur France 3 Limousin. Le reportage n’est plus en rediffusion libre depuis ce jeudi 31 mars, mais j’ai pris soin d’en conserver la trace en notant les interventions. [Edit 09/04 : la vidéo est en ligne sur Youtube !]

Louis Roussel : « (…) et on s’intéresse à la musique traditionnelle. »

Angélique Martinez : « Oui et de nombreux orchestres existent dans notre région, ils font vivre un patrimoine musical souvent méconnu. On en parle dans un instant avec notre invitée, Françoise Etay, responsable des musiques traditionnelles au Conservatoire de Limoges. »

Jusque là tout va bien. Si on ne revient pas sur le fait établi que ce patrimoine est en effet relativement méconnu par le grand public, on se satisfait de voir que justice s’apprête à être rendue aux groupes qui font de cet héritage une pratique vivante et actuelle (c’est ce qui différencie la tradition du folklore, soit dit en passant). Justice aussi pour le Conservatoire – qu’on nomme et que l’on convie en la personne de sa responsable, c’est un point important : on comprend que l’institution publique accorde une place à cette culture. Cela voudrait donc signifier qu’elle est d’intérêt général et qu’elle nous regroupe potentiellement.

S’en suit un reportage sur la fanfare des « Gueules sèches ». Ce groupe historique (94 ans, on nous le rappelle) a du talent et du mérite, c’est entendu, mais on saisit mal la transition. Les premières images et propos introductifs du reportage insistent d’ailleurs sur le costume des musiciens. Cela aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. La suite du reportage est plus bienveillante et fidèle : on montre en quoi la formation consacre l’intergénérationnel, l’amateurisme (au sens positif du terme !), le partage, la solidarité, les rencontres… Fin du reportage, retour en plateau avec Françoise Etay. Sans autre transition ni commentaire. C’est à se demander si le reportage ne restait pas en magasin, ou si le responsable de l’orchestre n’a pas fait faux bond aux journalistes sur le plateau de l’émission.

A.M. : « Françoise Etay bonsoir, merci d’être avec nous. Alors les musiques traditionnelles sont peu médiatisées. Au Conservatoire de Limoges, 200 personnes sont inscrites au département des musiques traditionnelles. Comment expliquez-vous cet engouement, s’il y a un engouement ? »

F.E. : « Je pense que les musiques traditionnelles sont attractives en elles-mêmes, par leur matière musicale, c’est-à-dire que ce sont des musiques dynamiques, et des musiques de partage aussi. Des musiques qu’on joue pour un public qu’on voit, qu’on touche, avec lequel on vit des soirées de danse, de bal… Et ça compte beaucoup, je pense, pour la motivation des gens qui se lancent dans l’apprentissage d’un instrument. »

En dépit des éléments lancés tous azimuts par la présentatrice, le décor est planté par Françoise Etay. Sans attendre non plus un monument de vulgarisation culturelle, on s’attend donc à voir un reportage qui illustrera autant que les « Gueules sèches » l’ont fait, combien la musique traditionnelle rassemble et enthousiasme les publics qui la connaissent. Et donc, combien cette intervention télévisée doit dissiper la « méconnaissance ».

L.R. : « Alors quels types d’instruments sont enseignés dans votre département au Conservatoire, des instruments oubliés ? »

F.E. : « Pas oubliés de tous (rires collectifs), puisqu’on n’a pas besoin de faire de publicité… »

L.R. : « Oubliés des plus jeunes ? »

F.E. : « (…) Les gens qui participent au bal ne les ont pas oubliés, on a violon, on a vielle à roue, on a aussi danse, on a chant, on a culture musicale, on a des ensembles, de l’occitan. »

L.R. : « Donc y’en a pour tous les goûts. »

Capture d’écran 2016-03-31 à 02.16.14

Ça se durcit. Voilà le moment classiquement attendu où ressurgissent les vieux poncifs.Françoise Etay s’accroche et combat les caricatures (trop) attendues.

A.M. : « En Limousin on a beaucoup de bals, de concerts le week-end. Est-ce que vous pensez que ça contribue à faire venir ces 200 personnes tous les ans dans votre département ? »

F.E. : « Oui, c’est des musiques qui s’entretiennent, par le contact avec le public. Je pense qu’il y a à peu près en moyenne deux trois bals – peut-être plus – dans la région, tous les week-ends. »

Angélique Martinez semble un brin plus positive et donc iconoclaste que son collègue. L’objectif est bien d’aider l’invitée à aller au bout de sa démonstration, c’est plutôt sain pour une invitation télé régionale, censée valoriser les initiatives locales, non ?

Mais là, patatra. Le frêle mais prometteur échafaudage s’effondre. Alors que Françoise Etay apparaît de nouveau à l’écran pour développer sa réponse, une incrustation sur l’écran se greffe à côté d’elle, présentant sans aucun texte d’appoint un cercle de danseurs plutôt âgés (ce n’est pas un mal en soi mais on attendait la preuve de la diversité des 200 élèves). De surcroît, dans une petite salle, sans public. On nous montre donc un groupe folklorique, et non un groupe de musique traditionnelle. Encore un rappel de la distinction – merci Wikipédia : « elle se différencie de la musique dite folklorique car elle ne vise pas à montrer le passé d’une musique (avec costumes, etc.), mais à faire vivre les musiques appartenant à un patrimoine de culture populaire dans l’actualité : chaque groupe ou musicien peut s’approprier la musique à sa manière, en cela influencé par son environnement culturel et social, et la faire vivre. Les trois concepts essentiels dans la définition de la musique traditionnelle sont donc l’ancrage socio-culturel géographique, la transmission et la re-création. »

L’absence de changement d’attitude chez Françoise Etay nous fait comprendre qu’elle ne voit pas les mêmes images. Encore pire. Les questions continuent toutefois. Bien que maladroites, elles sont plutôt intéressantes et pertinentes, c’est ce qui contribue une fois encore au décalage criard et pathétique.

L.R. : « Il y a des musiques spécifiques au Limousin ? Des bourrées limousines… »

A.M. : « Un vrai patrimoine ! »

F.E. : « Oui, oui, un vrai patrimoine, peut-être plus que dans le répertoire, dans la façon dont il a été joué. Je pense que ce qui colore particulièrement notre patrimoine, c’est une certaine dynamique. »

L.R. : « Le style limousin ? »

F.E. : « Oui, je pense que le style limousin est plus dynamique que celui des régions voisines (rires collectifs). »

L.R. : « On va pas s’en plaindre ! »

F.E. : « … et c’est souvent plus rapide aussi, pour ce qui est de la bourrée. »

A.M. : « Alors en revanche, tout le monde n’apprécie pas cette musique traditionnelle, est-ce que vous pensez que ce patrimoine est menacé aujourd’hui ? »

F.E. : « On a des avis différents sur la question. Je pense que le Conservatoire et notre département ont contribué à conserver beaucoup de choses, je dis ça en toute modestie, mais c’est une chose qu’on m’a souvent dite. On a quand même attiré… On a des jeunes qui potentiellement peuvent venir de toute la France, c’est parce qu’ils veulent approfondir cette pratique, et après eux ils iront rejouer dans d’autres régions, ce qui fait que notre patrimoine est assez connu des spécialistes. »

Jeu de questions-réponses assez logique, ambiance très cordiale. Françoise Etay insiste sur ce qui fait l’originalité et l’attrait de notre musique traditionnelle. Ne manque plus qu’une illustration !

L.R. : « Merci Françoise Etay d’être venue sur ce plateau nous présenter votre travail au Conservatoire de Limoges. Restez avec nous. »

On y vient ! On va découvrir les élèves, les bals, le discours des familles séduites par le trad, celui de ceux qui ne le connaissent pas encore mais pourraient s’y retrouver, ceux qui écoutent Nolwenn Leroy depuis longtemps sans savoir qu’elle ne serait rien sans Alan Stivell ou les sœurs Goadec, ceux qui écoutent Jean-Jacques Goldman, Véronique Sanson ou Olivia Ruiz et se souviendront que la vielle à roue habille leurs albums sans en faire des objets archéologiques. Las. C’est désormais un « gros plan sur un groupe folklorique régional ». Pas d’introduction, toujours pas de transition. Et surtout pas d’illustration. On va nous montrer « L’Eglantino do Lemouzi », qui semble là-encore devoir avant tout sa présence au journal par sa fondation en 1933 (presque aussi bien que les « Gueules sèches » !)

L.R. : « (…) cette troupe participe à maintenir les traditions grâce à ses costumes et ses danses. L’Eglantino do Lemozi est devenue une référence ! »

Mais… référence de quoi ? Françoise Etay apparaît subrepticement une dernière fois dans le champ, puis le reportage est lancé. On ne la verra plus, même si on lui a demandé de rester !

Voix off : « Les acteurs de ce groupe foklorique prennent un malin plaisir à revêtir la blouse, le tablier ou bien encore la coiffe, le fameux barbichet pour les dames. Chaque danse, chaque chant est un retour dans l’histoire des gens d’ici. L’Eglantio do Lemozi est une espèce de mémoire vivante des traditions du pays. »

Ou comment favoriser la confusion. Qu’est-ce qu’une mémoire vivante ? De l’histoire de quelles générations parle-t-on ? En quoi est-ce faire preuve de malin plaisir que de revêtir les costumes d’antan, sinon jouer à se déguiser ?

Capture d’écran 2016-03-31 à 02.19.17

Christiane Rabret : « C’était les danses qui égayaient les soirées, les veillées (…) ça donnait un peu de joie je pense. Et puis les bourrées, ça se fait aussi je pense pendant dans les veillées. »

Voix off : « Lors des répétitions, si l’ambiance est forcément légère, l’implication des danseurs et danseuses est totale. Une fausse note malgré tout : l’absence de jeunes adeptes, ce qui pourrait un jour, peut-être, remettre en cause la pérennité de la troupe. »

Jean-Louis Bardou : « Pour les faire venir, bon on essaye bien, mais, c’est pas… Est-ce que c’est pas pour eux, une coutume, une tradition ? C’est à nous aussi d’aller vers eux. Mais bon, c’est très difficile quand même d’avoir des jeunes. »

Voix off : « Au rythme de deux répétitions par semaine, L’Eglantino do Lemozi prépare activement ses prochains spectacles. Ils sont programmés partout en France. »

Et la dernière intervention de Louis Roussel, se voulant sans doute connivente, consacre définitivement l’assmilation journalistique entre l’interview et le reportage : « Démonstration du style limousin ! ».

Les trois erreurs du plateau télé

L’échec du message initial, et donc de la séquence toute entière, s’appuie en fin de compte sur trois erreurs.

1. On a montré ce que les gens attendaient de voir. Avec ce reportage qui associe explicitement l’interview de F. Etay et le groupe folkorique, la « musique traditionnelle » reste associée à une époque, une génération, mais aussi et surtout un message réducteur : montrer la tradition comme cliché d’une époque donnée (disons la première moitié du XXe siècle). Une conception potentiellement moins incluante que la véritable définition de la tradition, qui en soi est mouvante, relative et donc adaptée à tous et de tout temps. Sur Internet, on retrouve des discussions animées sur le sujet, où l’on comprend très bien que le folklore a acquis une connotation péjorative à partir du moment où il s’est revendiqué comme représentation figée d’une tradition, et non comme expression vivante et incarnée de cette tradition. Ici, l’enseignement de la musique traditionnelle du Conservatoire est donc assimilé à une commémoration assez caricaturale d’un passé révolu (encore une fois ce n’est pas un mal, mais ce n’était pas du tout le propos de F. Etay qui a construit sa présentation sur le thème du partage et de la création !). En plus d’être fausse sur le plan ethnographique et culturel, la présentation télé l’est aussi sur le plan moral et factuel car les musiciens de l’Eglantino do Lemouzi n’appartiennent pas au Conservatoire de Limoges !

2. On a nié le message initial, rendant totalement incompréhensible le propos de l’invitée, mais aussi le rôle de la télévision locale… et même celui des musiciens folkloriques ! En effet, Françoise Etay parle d’une pratique publique, collective, accueillante, novatrice et unique par son dynamisme, alors qu’on met en image l’inverse. La télévision est censée valoriser un patrimoine, une réussite méconnue, une richesse locale ; or, si on insiste sur les 200 élèves, sur les instruments propres au Conservatoire de Limoges, pourquoi ne les voit-on pas et y préfère-t-on une image d’Epinal ? Enfin, les musiciens folkloriques de l’Eglantino sont les autres victimes du reportage, il faut le dire. Si personne ne les a sans doute forcés à concéder les menaces qui pèsent sur le devenir de leur formation, pourquoi les avoir assignés à cette illustration très (trop) attendue, qui ne les sert en rien et ne peut que renforcer la caricature ? Cet enchaînement plateau-reportage est donc contradictoire.

3. Moralement, le résultat questionne l’honnêteté du produit télévisuel, en mettant en parallèle de façon relativement cavalière, sans commentaire ni écrit ni oral, les propos de l’invitée, qui s’est efforcée de montrer en quoi la musique traditionnelle pouvait concerner tout un chacun, et ceux des musiciens folkoriques ne sachant plus quels mots trouver pour déplorer l’absence de considération des jeunes – et au-delà du grand public – à leur égard. L’intervention finale du présentateur consacrant définitivement cette indélicatesse. Le propos de Françoise Etay a donc été assez grossièrement et doublement ridiculisé, par la contradiction de fond tout juste évoquée, et par le procédé de montage peu sincère et déontologiquement limite.

Le résultat est terriblement contre-productif. On voulait prouver la musique traditionnelle comme ouverte, rassembleuse, optimiste ? C’est raté ! Or, des jeunes, il y en a ! Des groupes dynamiques, il y en a ! Des festivals ouverts à tous, il y en a !

Des jeunes (et pas que) dans un bal trad en Haute-Vienne, septembre 2015.

Des jeunes (et pas que) dans un bal trad en Haute-Vienne, septembre 2015. (c) L. D.

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Balaviris 2015 à Eymoutiers.

Triste exemple des effets dévastateurs de l’image quand elle est considérée comme preuve en soi. Le totalitarisme de l’image, meilleur engrais des préjugés, aurait-il encore de beaux jours devant lui ? Il n’est pas ici question d’accuser ad hominem les présentateurs du journal et de mettre en cause leur bonne foi – accordons-leur sans rancune le bénéfice du doute. Sans la justifier, la faible médiatisation de la musique traditionnelle peut expliquer la grande maladresse du montage. En dépit de quelques remarques encourageantes, les présentateurs ont-ils eux-mêmes changé d’avis sur la question traitée par le reportage ? On craint que non, plombés par les images qu’ils ont diffusées. Plus triste est l’impact potentiel sur le grand public, qui ne sera certainement pas incité à sauver l’Eglantino, pas plus qu’il ne sera curieux d’aller voir si le Conservatoire parvient à cultiver autre chose que de l’entre-soi. Plus grave encore : que pensera-t-il de l’intérêt de financer publiquement ces musiques ?

Je repense à France Trad, cette parodie de chaîne de télé que mon amie Claire et moi avions mise en œuvre (dans nos têtes) pour nous prouver combien le trad était aussi un truc de jeunes. Je repense, plus en amont, à tous ceux qui ont porté le renouveau du folk, dans les années 70 et 80, quand ces musiques héritées, revivifiées, remodelées, étaient pourtant plus que n’importe quelle autre musique la quintessence de la jeunesse, du renouveau. Et je me dis qu’il y a encore du chemin à parcourir pour le faire admettre. Ce plateau télé était une occasion en or pour montrer que le trad est une musique du présent. Que d’énergie faudra-t-il pour compenser l’effet de cette séquence bien malheureuse !

La moindre des choses ? Un reportage honnête et contextualisé au département de musique traditionnelle du Conservatoire de Limoges !

Ci-joint, le courrier que j’ai envoyé ce jour à France 3 Limousinfichier pdf 

Bravo tout de même à Françoise Etay qui avait pu saisir une rare occasion de présenter le travail du Conservatoire à heure de grande écoute et de tenter de rétablir certaines vérités !

EDIT : en l’absence de réponse, relance effectuée le 4 juillet 2016.







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