> Revue littéraire : Faut-il pendre les architectes ?, de Philippe Trétiack

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1540-1Par ce titre provocateur, l’auteur pense retranscrire la méfiance, si ce n’est la vive opposition populaire, dont les architectes seraient l’objet en France. Il n’a pas tort à ce sujet, tant ces derniers semblent cristalliser les déboires et les échecs de nos aménagements urbains. L’objectif avoué de l’ouvrage de Philippe Trétiack, architecte de formation et journaliste de métier, est de rappeler combien les architectes ne sont pas les seuls à décider de ce qui fera le visage de nos territoires. C’est un enjeu méritoire.

Dans son ouvrage, publié en 2001 et augmenté d’une postface en 2011, Philippe Trétiack développe un chapitre parmi d’autres de l’incompréhension entre publics et experts, et y insère les décideurs politiques en ce qu’ils doivent être placés face à leur responsabilité éminente (et souvent dramatique, donc) dans les choix architecturaux.

Il s’agit dans un premier temps de rendre justice à une profession souvent incomprise, dont l’image publique, qui souffre déjà du dédain collectif pour la technique, est phagocytée par quelques superstars télégéniques et quelques projets très (trop) emblématiques, quand le gros des troupes galère en bas de l’échelle. Mais Philippe Trétiack tient aussi et surtout à cibler les ratés du milieu, qui contribuent à cette mauvaise image de l’architecture et à sa difficulté à convaincre le grand public : incapacité à communiquer, confusion des genres entres jurys et candidats des concours ou soumission au bon vouloir de certains élus locaux peu sensibles aux subtilités de la création architecturale apparaissent comme les symptômes de cette crise identitaire. Cette plongée dans les coulisses du milieu (les concours, les relations entre architectes…), quoique très cynique, est fort instructive.

De ce fait, on était en droit de s’attendre à une réflexion approfondie sur la démocratisation de l’accès et de la production de la culture, et sur la responsabilité que les responsables politiques détiennent dans ce cercle vicieux de l’incompréhension.

L’auteur rappelle à plusieurs reprises et à juste titre combien l’électoralisme guide l’action de nombre de grands barons, et produit ainsi à tour de bras du clinquant, du kitsch, de l’uniforme (cf. à ce sujet le bon coup de gueule de J.-P. Blais en 2014), voire du médiocre. L’idée centrale, c’est que l’architecture ne peut pas tout, toute seule, et que « parier sur des vérandas ajoutées en façade et de la peinture fraîche sur les pignons pour conjurer le chômage et la violence » (p. 161) ne peut suffire, n’en déplaise à certains.

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L’église de la Sainte-Trinité de Genève, arch. Ugo Brunoni. (c) L.D., 2014

Cependant, la critique politique ébauchée, prometteuse, s’avère décevante car à mon sens trop peu courageuse et explicite.

On désespère au fil des pages de ne trouver davantage de propositions concrètes pour dépasser cet état de fait. À peine l’auteur ose-t-il quelques suggestions, pour certaines très intéressantes il est vrai : insérer une charte de qualité architecturale dans la création des logements sociaux, en finir avec les permis de construire attribués à la seule vue d’esquisses, solliciter les fonds de la Française des Jeux pour financer l’architecture comme cela se fait outre-Manche. Malheureusement, elles sont souvent incantatoires (attirer davantage les architectes dans la fonction publique, prévenir la privatisation des entrées de ville), et leur iconoclasme caricatural et grinçant en devient démagogique (créer une école de la maîtrise d’ouvrage pour rééduquer les élus).

Pire, l’auteur fait part d’une méfiance assez dommageable à l’égard de nombre d’opportunités de résolution. Ainsi, si l’on peut admettre l’idée que la pluridisciplinarité croissante des équipes est peut-être dans certains cas excessivement mondaine, on pourra regretter la défense très frileuse de l’apport de la sociologie ou de la philosophie à la théorie architecturale. On se plaindra encore davantage de l’attaque en règle contre les paysagistes, accusés de théoriser à l’infini sans résultats. Selon l’auteur, les architectes seraient les seuls à se saisir de la virtualité pour penser concrètement le monde réel ! La pensée écologiste, résumée à l’action de quelques « khmers verts » (p. 199), vertement critiqués pour leur soi-disant dogmatisme, est expressément évacuée (mais il faut se souvenir que le livre date de 2001 et que depuis l’architecture durable a fait des progrès). Idem pour les défenseurs du patrimoine, qui iraient à l’encontre de la création – mais là encore, on a avancé depuis dans la réconciliation de la valorisation et de la création ; je pense à la très belle exposition « Un bâtiment, combien de vies ? » présentée à Paris en 2015 et dont j’ai déjà parlé ici, notamment en lien avec les problématiques limougeaudes.

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Traduction aléatoire sur une annonce de chantier, Cerbère (Pyrénées-Orientales). (c) L.D., 2016.

En outre, cibler l’inculture des élus, quand bien même elle est effective, ne me paraît pas bien faire avancer les choses. Beaucoup de progrès ont été faits dans la vulgarisation de l’architecture (on pense à la Cité Chaillot, redoutée par l’auteur, mais aussi aux Centres d’interprétation de l’architecture et du patrimoine mis en place dans les Villes et pays d’art et d’histoire – VPAH – qui manque toujours cruellement à Limoges). On déplorera un certain snobisme, validé par une succession de références d’initiés oscillant entre la private joke, le name dropping et le règlement de comptes ad hominem (il fallait bien un peu de latin dans cette phrase franglaise). En dépit d’un style agréable à lire, le nombre incalculable d’exemples architecturaux étouffe par l’absence de photographies, vraiment pas compensée par les quelques esquisses insérées entre certaines pages. Citer des œuvres qu’on assassine, pourquoi pas, mais sans images, le lecteur qui n’est pas du métier peinera sans doute à se figurer concrètement les réalités de l’architecture et juger les reproches de Philippe Trétiack comme il se doit.

Enfin, alors que le livre s’était donné pour objectif de cibler la responsabilité des politiques dans le « drame » architectural, on s’étonne de ne trouver presque aucune piste de réflexion sur une plus grande intégration du savoir d’usage et de la parole habitante dans les projets – ce n’était pas encore « à la mode » et peut-être est-ce là l’explication. Là encore, nous avons fait du chemin depuis 2001, mais la mise à jour effectuée en fin d’ouvrage en 2011 par l’auteur ne permet pas de nuancer la « force d’inertie » d’un secteur associatif qui pratique le « racket » (p. 69), et va jusqu’à enfoncer le clou du mépris en évoquant l’« insupportable pouvoir de nuisance des associations de quartier » (p. 203).

Le livre est hélas parfois peu élégant quand il s’agit notamment d’évoquer la relative discrétion des femmes architectes, dont « résulte une absence de sensualité » (!) (p. 47) et qui paraissent pouvoir se démarquer avant tout par leur look, régulièrement évoqué au fil des pages. L’auteur nous perd parfois dans des enchaînements d’études de cas trop peu détaillées et dans des formules à l’emporte-pièce, sans toutefois nous ennuyer complètement.

Les pamphlets ont leur intérêt, mais celui de Philippe Trétiack ne me convainc que partiellement tant la diatribe est théâtrale et je le crains, peu accessible. Tant et si bien que les hommages effectués à l’égard de quelques rares confrères ou élus en paraîtraient au mieux maladroits, au pire suspects. Plaisamment peu parisianiste (nombreux exemples pris en Province), le livre aurait pu insister sur ce qui fait la spécificité des projets évoqués dans les régions et sur ce qu’ils peuvent apporter à la réflexion globale. « Il n’est de grand architecte qu’associé à un grand maître d’ouvrage » (p. 176). Admettons. Et après : pour qui ? avec qui ?

Que l’on soit conservateur ou non, il y a donc du bon et du moins bon dans cet ouvrage à saluer pour ce qu’il donne à voir des relations houleuses entre le pouvoir et ses bâtisseurs, mais qui gagnerait à être complété d’une réflexion plus positive. Dommage que la mise à jour de 2011 n’y parvienne que trop peu. Si seulement cet ouvrage pouvait avoir convaincu les sceptiques de l’intérêt d’une pratique architecturale généreuse, ni trop régionaliste ni aseptisée, qui requestionne en profondeur notre mécanisme démocratique…

> Faut-il pendre les architectes ? de Philippe Trétiack, Points, 2001 (rééd. 2011), 217 p. (8,30 €)




> Revue littéraire : Manifeste du Tiers paysage, de Gilles Clément

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S’il demeure peu connu du grand public, Gilles Clément est sans doute l’un des paysagistes français contemporains les plus réputés, titulaire de la chaire annuelle de création artistique au Collège de France en 2011-2012, professeur à l’Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles à partir de 1979, lauréat du Prix du Paysage en 1998. Né dans l’Indre, il est établi dans la Creuse depuis quarante ans et puise largement dans ce territoire les réflexions qui nourrissent ensuite son travail de jardinier.

Impliqué autant dans des projets opérationnels que dans la production permanente d’une réflexion sur la place et le rôle des sociétés humaines dans les processus naturels, Gilles Clément est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages dont l’objectif commun est de rendre accessible au plus grand nombre ces théories et expériences, toutes critiques à l’égard des divagations de notre société contemporaine, productiviste et court-termiste.

Il ne cesse de rappeler l’homme à un brin de modestie, en soulignant combien lutter contre les équilibres biologiques est vain et funeste. On retient notamment de son action la conceptualisation de trois concepts-clés, tous liés à cette idée d’un jardinier-observateur : celui du « jardin en mouvement » (penser le jardin comme un lieu où le concepteur travaille au maximum en accord avec le va-et-vient naturel des espèces) celui du « jardin planétaire » (l’idée que le monde est un jardin, que chaque être humain en est le garant et en est donc responsable), et enfin celui du « tiers-paysage » (tout espace végétal qui n’est ni cultivé, ni forestier), qui a fait l’objet du Manifeste dont je parle ici.

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Si cet ouvrage a une résonance locale particulièrement forte, c’est parce que le concept de « tiers-paysage » naît d’une expérimentation menée au début des années 2000 pour le compte du Centre international d’art et du paysage de Vassivière. On peut d’ailleurs découvrir au printemps la Prairie fleurie qu’il a conçue au sein du parc des sculptures, et qui matérialise à la fois les concepts du « jardin en mouvement » et du Tiers-paysage. Gilles Clément est d’ailleurs un acteur engagé localement. Candidat en position non-éligible sur la section creusoise de la liste Europe Ecologie lors des élections régionales de 2010, présent lors du rassemblement Alternatiba à Limoges en septembre dernier, il a marqué de sa présence les différentes saisons de l’Université rurale du paysage du Pays Ouest Creuse, dont j’ai déjà salué l’approche résolument innovante, et dont il était le parrain. Au gré de plusieurs conférences passionnantes, il avait pu faire part au public combien le paysage et la richesse biologique du Limousin devaient inspirer notre curiosité et favoriser notre humilité vis-à-vis de cette nature qui nous englobe.

Dans cet ouvrage, paru il y a déjà douze ans, l’auteur-scientifique défend avant tout et ardemment les espaces délaissés – friches, bords de route, lisières de champs … – comme des havres de biodiversité. L’existence même de ces lieux de marges peu ou pas convoités (car peu sûrs, isolés, inaccessibles, foncièrement ou financièrement peu intéressants), est donc un salut pour cette biodiversité dont on évoque de plus en plus souvent le péril. Le propos est nécessairement politique – la définition du Tiers-paysage est d’ailleurs mise en parallèle de celle du Tiers-Etat, groupe majoritaire mais méprisé et plein de ressource – ; Gilles Clément cible les limites de l’ultralibéralisme en ce que ce système soumet la diversité naturelle à la rentabilité. Or c’est faire preuve d’un court-termisme coupable que de privilégier la seconde à la première, qui n’a pas attendu que nous mettions en place nos systèmes économiques bancals et inégalitaires pour exister. Privilégier la richesse naturelle permet donc de réconcilier l’action de l’homme et le salut de notre planète en mettant fin à la spirale infernale qui chaque année mène à la disparition de nombre d’espèces vivantes et hypothèque chaque jour davantage le devenir de notre civilisation.

On comprend donc que le Tiers-paysage peut constituer le laboratoire de cette civilisation de la réconciliation. « Un espace de vie privé de Tiers-paysage serait comme un esprit privé de l’inconscient. Cette situation parfaite, sans démon, n’existe dans aucune culture connue ».

Mais dès lors, est introduite une controverse qu’il s’agit de négocier. En effet, on souhaite assurer la préservation de ces espaces délaissés, riches réservoirs de biodiversité, qui par définition sont mouvants, relatifs, éphémères, indécis. La solution brandie par certains sera de préserver certaines de ces friches, de ne plus les considérer comme espaces en creux mais comme espaces spécifiquement valorisés, ménagés, voire aménagés. On pense notamment au réflexe de plus en plus introduit dans les méthodes de jardinage, qui est de soustraire certaines zones enherbées de la fauche (à Limoges, le service des espaces verts citait d’ailleurs Gilles Clément dans sa documentation). Plus loin, on évoquera le cas des tourbières, lieux humides et fluctuants, plus-tout-fait-prés, pas-encore-forêts, qui ne devaient leur existence qu’au maintien de l’élevage, qui sont désormais sanctuarisées par des réserves naturelles où une exploitation très précise du lieu en garantit la sauvegarde. Mais ne peut-on penser que cette patrimonialisation des espaces fragiles va à l’encontre de l’insaisissable, du flou, du fluctuant ? Le fait de sanctuariser et d’artificialiser un « entre-deux-états » ne nie-t-il pas la possibilité de ces mouvements naturels ?

Gilles Clément résout cet apparent paradoxe : il s’agit en fait de refonder complètement notre façon d’aménager l’espace en nous remettant au niveau de la nature, en cessant de prétendre la dominer et en choisissant de « faire avec » plutôt que d’exploiter. En somme, décloisonnons et acceptons délibérément de faire du partiel, du temporaire, cessons d’accumuler et d’hypothéquer, car il en va de la survie de l’ensemble des éléments naturels dont nous ne sommes qu’un composant.

Si l’on a dans un premier temps du mal à cerner l’avis de l’auteur sur la stratégie patrimoniale adoptée par nombre d’écologues, exploitants forestiers et aménageurs depuis la fin du XXe siècle (prône-t-il la fin de la politique du patrimoine naturel telle qu’elle est menée actuellement ?), l’idée apparaît plus claire en fin d’ouvrage : Gilles Clément défend la création d’ « espaces de Tiers-paysage de grande dimension afin de couvrir l’étendue des espèces capables d’y vivre et de s’y reproduire ».

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On comprend avoir à faire à un propos éminemment post-capitaliste, plutôt décroissant, qui défend l’harmonie du vivant, sans hiérarchies mais sans angélisme : l’homme conserve un rôle essentiel de garant de cet équilibre ! En militant pour le « non-aménagement », en signant cet éloge de la friche, de l’imprévu, de l’indécision, Gilles Clément bouleverse donc nombre de schémas solidement ancrés dans les réflexes d’action des responsables politiques. Mais il le fait en rappelant que tous êtres vivants confondus, nous sommes soumis à la même finitude et que c’est dans notre intérêt à tous que d’aller dans le même sens. Loin d’être punitive, l’approche de Gilles Clément appelle en vérité l’homme à faire preuve de bon sens en se vouant à la créativité naturelle des flux et comportements biologiques et en considérant le génie naturel comme le génie du vivant, le même qui nous permet de naître, vivre, et bâtir nos sociétés. À traduire en actes ! Dans les derniers paragraphes de son Manifeste, l’auteur propose d’ailleurs des pistes concrètes appelant à « enseigner les moteurs de l’évolution comme on enseigne les langues, les sciences, les arts » et à « [nous] confronter […] aux [...] cultures planétaires […] dont les fondements reposent sur un lien fusionnel entre l’homme et la nature ». Nous ne cessons de dire que nous sommes tous dans le même bateau, alors (non)-agissons en conséquence et donnons vie à une civilisation du vivant réconcilié.

> Manifeste du Tiers paysage, de Gilles Clément, Sens&Tonka, 2014, 80 pages (9,50 €)
Première édition : Sujet/Objet, 2004. Egalement librement accessible sur le site de Gilles Clément.

Photos : Le jardin du musée du Quai Branly, réal. et photo. Gilles Clément (photo en copyleft) ; Un tiers paysage limougeaud, près de Landouge (L. Destrem, 2014).




> Des gares culturelles et patrimoniales comme moteurs de leurs territoires

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Capture d’écran 2016-06-22 à 23.51.25Le 13 juin dernier, je participais à Paris, dans les locaux de Gares&Connexions, à une journée de séminaire intitulée « Quand la culture s’invite en gare : art, patrimoine et créativité en partage ». Organisée dans le cadre de la Chaire Gare, programme de recherche-action conduit entre autres par l’ENTPE et Gares&Connexions, cette journée réunissait de nombreux experts travaillant le croisement entre création artistique, action culturelle et valorisation patrimoniale. Venue clore un cycle de trois journées dont les deux premières étaient consacrées au numérique et aux nouveaux services en gare, cette journée a permis de découvrir plusieurs initiatives intéressantes d’inclusion de l’art dans les gares ferroviaires, éclairées du regard et de l’expérience d’universitaires français et étrangers.

A travers les cinq axes développés par la SNCF dans sa réflexion sur cette transition culturelle – la gare comme vitrine, comme scène ouverte, comme galerie, comme résidence ou comme objet engagé –, il s’agissait selon les mots de Nacima Baron, géographe qui pilote la Chaire Gare, de comprendre la culture « comme stratégie d’insertion des gares dans leur environnement urbain », et donc de penser la gare comme une « ressource » dont les potentiels peuvent dépasser la seule fonction transport. Bien entendu, les gares ne sont pas des lieux anodins : il faut faire avec de nombreuses contraintes d’exploitation industrielle, souvent peu compatibles avec l’irruption d’oeuvres d’art ou d’animations culturelles, tandis que la patrimonialité, parce qu’elle est inhérente à la gare, peut davantage s’affranchir de ces considérations.

Parmi les initiatives présentées,

  • celle portée par AREP et l’Ecole nationale supérieure d’art et de design de Saint-Etienne autour de la gare Carnot à Saint-Etienne, où a été réalisé avec les usagers un diagnostic sensible de cet équipement dégradé et pourtant fréquenté, dans l’optique de son renouvellement ;
  • celle du Hasard Ludique, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, où un collectif spontané s’est vu attribuer par la Ville la gestion de l’ancienne gare Saint-Ouen, maillon de l’ancienne ligne de la Petite Ceinture, friche bien connue des amateurs d’urbex et de paysage. La gare, abandonnée depuis des années, est réinvestie par le collectif et les riverains, et devrait accueillir prochainement un lieu de rencontres et de concerts. Paul Smith, du Ministère de la Culture, invitait néanmoins les porteurs du projets à constater que la suppression du terme « gare Saint-Ouen » dans le nouveau projet constituait un gommage de patrimoine, et en dépit de la qualité et de l’enthousiasme communicatif des porteurs du projet, on était bien en droit de s’interroger sur la volonté apparente de rompre sémantiquement avec le passé ferroviaire du site (même si le projet dans sa globalité ne manque pas d’intérêt, loin de là) ;
  • le travail d’Isabelle Gournay, chercheuse à l’Université du Maryland, sur les petites gares ferroviaires américaines, qui montrait la qualité des reconversions de ces bâtiments quand ils perdent leur fonction ferroviaire, mais aussi de leurs valorisations quand ils la gardent ! Un tabou que la France a du mal à franchir en dépit du dynamisme persistant de son réseau et des idées qui y foisonnent.

Mais quelle peut être la valeur ajoutée des gares dans cette entreprise d’inclusion culturelle qui s’incarne autant dans l’entrée des objets de culture dans les gares que par la révélation de la dimension culturelle et patrimoniale de celles-ci ? Même si cela peut constituer une séduisante porte d’entrée vers les plus classiques institutions culturelles, considérer les gares comme de simples extensions (ou objets) de musées ou de galeries, penser leur muséification comme une parade à leur désaffection en tant que pôle de desserte et d’échanges ne saurait constituer une solution acceptable. Halte à la gentrification : les politiques culturelles doivent associer le plus grand nombre. En outre, la culture ne doit pas être présentée comme un alibi justifiant la déprise ferroviaire : les gares ne peuvent-elles (aussi) demeurer vivantes par leurs trains ? Comme l’avançait assez justement je crois Paul Smith, le meilleur moyen de préserver la patrimonialité des gares est bien d’en sauvegarder la fonction première. Et même si dans l’autre sens la valeur patrimoniale des gares ne paraît pas à elle-seule pouvoir justifier le maintien d’une desserte, au moins contribuera-t-elle à sensibiliser les décideurs (élus et SNCF) à l’attachement des habitants et usagers à ce symbole de l’urbanité et du service public. Je pensais fortement ici au cas de notre télégénique gare des Bénédictins dont la valorisation patrimoniale doit être un effort permanent – nous devons notamment nous engager à remettre en accès public le campanile, symbole urbain et lieu d’histoire pourtant fermé pour raisons de sécurité depuis près de dix ans.

C’est donc parce qu’elles sont avant tout des lieux de passage et de rencontres, « éléments du territoire » (J.-B. Marie) et fruits d’une histoire dans lesquels elles s’inscrivent, que les gares s’avèrent inspirantes. En ce sens, au-delà des foires et performances professionnelles, je pense que les gares doivent penser l’intégration culturelle par deux prismes que sont la création et le patrimoine quotidien. Faire des gares des lieux de révélation de la création locale (celle des acteurs du territoire, des cheminots aux artistes locaux) ; et en réaffirmer le statut de bien commun dont on révèle et partage la patrimonialité quotidienne mais véridique : voilà deux moyens de préserver le rôle moteur des gares dans notre espace vécu.

Les organisateurs en ont appelé à la création d’un Atlas des gares-phares dans cette inclusion culturelle urbaine. Puissions-nous espérer que les acteurs du Limousin et de la grande région sachent saisir cette double opportunité de se présenter comme territoires-pilotes innovants et d’oeuvrer à la régénération des espaces urbains via les équipements existants.

Un moyen de réaffirmer les gares comme lieu de vie, qui au-delà de leur fonctionnalisme le plus pragmatique, savent rayonner et entraîner leur territoire, d’une échelle micro-locale et à une échelle régionale, dans une dynamique vertueuse.

Photo : la gare de Limoges au parc France Miniature, L.D. 2016.




> A choisir, une Aquitaine « grande » plus que « nouvelle »

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Et voilà qu’une pétition refusant le nom de « Nouvelle Aquitaine » pour notre grande région, rencontrerait un grand succès sur Internet. Je ne l’ai pas signée. Et pour cause : je pense que deux combats se mélangent dans cet argumentaire, et que ne pas le reconnaître serait faire preuve d’une précipitation contre-productive.

Pour autant, j’ai hésité à y ajouter mon nom, car je comprends tout à fait les revendications des signataires de la pétition, qui voient dans ce nouveau nom une validation de la velléité expansionniste de l’ancienne région administrative Aquitaine, et derrière-elle les prétentions de quelques notables bordelais désireux de faire du Limousin et de Poitou-Charentes un « arrière-pays (si possible) dynamique ». En vérité, au-delà du nom, les craintes exprimées renvoient davantage aux motivations et aux effets potentiels et profonds de cette réforme territoriale bien bancale. Pour rappel, sans concertation aucune, sans justification économique et géographique satisfaisante, le Gouvernement, en accord avec quelques barons locaux, a consacré un redécoupage hasardeux et inégal sous prétexte tacite qu’il lui faudrait bien laisser son empreinte dans les livres d’Histoire (G. Vandenbroucke lui-même a très tôt estimé que l’argument des économies de fonctionnement, initialement avancé, était fallacieux).

Les signataires de la pétition ont raison de s’interroger quant aux effets de la fusion, tant l’impréparation a conduit cette opération plus médiatique que bénéfique. Cependant, je pense qu’il est désormais grand temps de donner toutes ses chances à cette fusion des régions, et croire aux bonnes volontés apparentes des élus régionaux démocratiquement désignés en décembre dernier. Je le reconnais, c’est un brin inconfortable et moralement critiquable, mais avons-nous d’autre choix que celui d’une confiance vigilante ?

Venons-en au nom, car celui-ci n’est pas qu’un prétexte, il est un sujet en soi.

Je remarque que la pétition ne défend aucune dénomination alternative, mais je ne doute pas que derrière cette omission, plus fédératrice, se cachent certaines des propositions présentées au printemps dans le cadre du vote indicatif en ligne sur magranderegion.fr. Je pense en particulier à « Sud Ouest Atlantique », pour lequel Jean-Paul Denanot vient d’ailleurs de prendre position sur Facebook, et qui hélas me paraîtrait consacrer de façon flagrante la victoire du marketing sur l’ancrage territorial et le territoire vécu (comment nommerait-on les habitants ?). Étonnant quand on se souvient que la petite taille et le nom de notre Limousin n’ont semble-t-il jamais posé souci sur la scène européenne, comme le martelait Robert Savy et comme a dû s’en rendre compte son successeur à la présidence de région. M. Denanot ne pense-t-il pas qu’il existe des alternatives à ces deux faux bons choix ?

« Aquitaine », choix défendu par la Rencontre des historiens du Limousin, m’a paru initialement plutôt pertinent : rappelons une nouvelle fois que le terme d’ « Aquitaine » existait bien avant que la région administrative du même nom ne se le voie réservé il y a un demi-siècle, qu’il englobait le Poitou, les Charentes, le Limousin (et même jusqu’à l’Auvergne), et que ce choix allait même jusqu’à rendre justice sans le dire trop fort à Limoges, cité où furent couronnés les ducs d’Aquitaine. Cependant, je pense avoir réalisé que la pertinence historique, fut-elle scientifiquement et culturellement indéniable, ne saurait à elle-seule justifier le choix d’un toponyme contemporain et susciter l’adhésion du plus grand nombre. Nous autres, habitants du XXIe siècle, n’avons-nous pas d’ailleurs, dans ce bouleversement historique qu’est la réforme territoriale, un droit à la re-création toponymique ? C’est peut-être à tort que nous nous sentons dépossédés par cette « Aquitaine » (encore une fois, c’était ce que je disais précédemment, « Aquitaine » nous appartient à tous), mais ce sentiment, parce qu’il est légitime, ne peut-il pas justifier le choix d’un véritable nouveau nom ?

Ainsi, « Aquitaine » ne peut apparemment servir de dénominateur commun ; l’imposer serait amplifier la fronde. Je crains toutefois que « Nouvelle-Aquitaine » ne soit pas mieux.

Vous allez me dire girouette, mais j’ai dans un second temps pensé que « Nouvelle-Aquitaine » ne serait pas si mal : on nuançait l’annexion en associant l’historicité d’ « Aquitaine » à l’avenir, on voulait ouvrir une page commune aux territoires nouvellement associés. Mais voilà, le mot « Nouvelle » aura été pris pour une tentative de gommage de l’ancien, du passé, de la mémoire. Dans le contexte que nous traversons, ce serait difficile à accepter. Imposer un « nouveau » est d’ailleurs souvent douteux ; cela cache souvent un malaise, une difficulté à gérer un moment, un passage, sinon une fébrilité à transformer une promesse en réussite (ne me demandez pas pourquoi, je pense d’un coup au « Nouveau Parti Anticapitaliste »). Se dire « nouveau » ne suffit pas à engager un nouvel élan. Sans compter que cette appellation ne peut se prévaloir elle seule d’un assentiment collectif, si l’on se réfère au vote en ligne qui plaçait en tête Aquitaine aux côtés de ses dérivés, sans préférence explicite à « Nouvelle-Aquitaine ».

En outre, je m’étonne que plusieurs aient fait observer que la Nouvelle-Zélande ou la Nouvelle-Calédonie, avaient continué d’exister sous ces noms même des siècles après leur baptême. C’est juste. Mais si ces appellations sont bien entendu aujourd’hui tout à fait rentrées dans notre vocabulaire et ne souffrent a priori plus aucune contestation – qui se souvient que la Nouvelle-Calédonie doit son nom par la similitude apparente de ses paysages avec ceux de l’Ecosse ? – doit-on rappeler qu’elles ont toutes été le fruit de conquêtes ou explorations à visées coloniales ? Je ne tiens pas ici à relancer le glissant débat sur les bienfaits hypothétiques de la colonisation, mais justifier le choix de « Nouvelle Aquitaine » en invoquant ces exemples me semble au moins aussi discutable que d’en appeler au « Sud-Ouest Atlantique » au nom de la visibilité internationale. Parler de « Nouvelle Aquitaine » reviendrait à faire du Limousin et de Poitou-Charentes une découverte des explorateurs bordelais ?! On aurait cherché à prouver qu’annexion il n’y avait pas, c’eût été raté. Paf, tout est à refaire.

Pour autant, par quoi d’autre pouvons-nous remplacer l’indigeste « ALPC », heureusement provisoire, pour qualifier au mieux notre grand territoire ? Je n’ai pas de proposition miraculeuse. Cependant, ne parlons-nous pas de « grande région » depuis des mois pour qualifier ce grand territoire ? N’est-ce pas dans sa grandeur que la région saura tous nous accueillir, nous réunir ?

« Grande Aquitaine », voilà un terme qui fait de Limousin et de Poitou-Charentes les facteurs de transformation de la simple Aquitaine en une grande région solidaire et fédératrice. Sans l’un de ses trois piliers, ALPC serait vraiment « à poil », boiteuse, une sorte de « moyenne région » en somme. Alors osons affirmer cette grandeur, qui sera autant celle des plages atlantiques, des forêts limousines, des montagnes pyrénéennes, que celle de nos ambitions et de notre souci d’avancer ensemble…

« Aquitaine » n’était pas tenable.
« Nouvelle-Aquitaine » ? Bof.
« Sud-Ouest Atlantique », laissons-ça au tourisme (à la rigueur).
Je vote – non sans réserves – pour « Grande Aquitaine ».

Et comme l’a présenté de façon humoristique le site buzzfeed, le Limousin n’aura pas besoin d’exister en tant qu’appellation administrative officielle pour continuer à exister en tant que territoire culturel, social et politique ! Pour finir, voilà quatre choix emblématiques, plus ou moins symboliques, qui me semblent essentiels pour concrétiser cet espoir et dissiper les malentendus :

  • nommer une grande rue de Limoges « avenue du Limousin » ;
  • exiger jusqu’au bout que la DRAF soit bien installée à Limoges ;
  • engager une véritable réflexion sur la modernisation d’un triangle ferroviaire Bordeaux-Limoges-Poitiers ;
  • préparer un projet d’extension du Parc naturel régional Périgord-Limousin au département voisin de la Charente, pour que le point d’intersection des trois anciennes régions passe du statut de pôle d’inaccessibilité à celui de point de convergence (j’y reviendrai).

« Grande Aquitaine », un terme qui chiffonnera peut-être les historiens, mais qui me semble à ce jour le plus à même de concilier nos mémoires contrariées et nos consciences échaudées.

Crédit photo : captures Google Street View, panneaux d’entrée des régions Aquitaine (sur l’A89 en venant de Brive), Limousin (sur la RN 141 en venant d’Angoulême) et Poitou-Charentes (sur l’A83 en venant de Nantes).




> Réfléchir aux communs urbains : comprendre les enjeux de la friche

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J’étais présent ces mardi 17 et mercredi 18 mai au premier Séminaire européen consacré à « La mobilisation citoyenne autour des communs urbains et des jachères industrielles », qui s’est tenu à Tourcoing, près de Lille. Organisé dans le cadre du projet de recherche-action CréaCit, qui associe des sociologues de l’Université de Lille et l’association Interphaz, « structure d’éducation populaire dont le but est de rassembler citoyens autour de [nombreux] projets qui deviennent des lieux de médiation« , cet événement rassemblait des intervenants et témoins majoritairement originaires du territoire de Nord-Pas-de-Calais et de Belgique voisine.

L’(ex-)région Nord-Pas-de-Calais est en pointe dans la recherche et l’appropriation de ce type d’espaces. Il faut dire que le territoire recèle la moitié des friches industrielles françaises, et qu’il y a beaucoup à y faire, de par la diversité et la complexité des enjeux qui touchent tous ces délaissés (patrimonialisation, revalorisation, conflits d’usages, protection de la biodiversité, pollutions…). Des acteurs d’autres pays d’Europe (outre la Belgique : la Grande-Bretagne et Roumanie) ont renforcé la qualité de cet événement. On a ainsi pu se confronter aux modalités d’action de plusieurs collectifs, comme Commons Josaphat à Bruxelles, ou le Studio Basar à Bucarest, mais aussi rencontrer les urbanistes d’Espascespossibles, partis à vélo à la rencontre des initiatives d’urbanisme autogéré, et passés entre autres par le plateau de Millevaches, ou encore prendre connaissance des pratiques des acteurs institutionnels, preuve que tout le monde est concerné et peut se retrouver autour de ces espaces souvent mal considérés mais aux potentiels importants.

Je me suis rendu à trois titres à ce séminaire.

D’une part, au nom de l’association 55 citoyens pour Limoges ; il s’agissait d’exprimer la curiosité de notre collectif et son envie de se connecter à tous ceux qui peuvent l’aider à renouveler son action, notamment autour de la question du partage et de l’animation de l’espace public.

D’autre part, au nom du collectif Marceaudacieuse, qui depuis quelques mois maintenant entend faire émerger une démarche de projet alternatif et citoyen sur le site de la caserne Marceau, propriété de la municipalité mais dont la majeure partie des locaux est abandonnée à son sort. Preuve de la résonance collective de son histoire et des perspectives qui se dessinent, la caserne a d’ailleurs fait l’objet d’un des exercices de simulation de l’atelier de ce mercredi.

Enfin, mes interrogations et réflexions quant à mon avenir professionnel et personnel ne sont pas pour rien dans ma venue.

Mais ce qui a globalement et quoi qu’il en soit motivé ma participation, c’est l’envie de s’enrichir des expériences multiples et très enrichissantes portées dans d’autres endroits, qui s’attachent à identifier et valoriser les meilleures manières de sensibiliser l’ensemble des publics – riverains et élus notamment – à la vertu d’une gestion collective de tous ces espaces de la relégation, entre-deux et vides urbains, lieux de passage méprisés alors qu’ils sont un atout pour la dynamisation, l’inclusion et la sociabilité des quartiers.

Les actes de ces deux jours de réflexion seront disponibles d’ici quelques mois, et je ne manquerai pas de les faire suivre sur le blog. La mise en réseau des divers intervenants et participants à ce séminaire augure quant à elle de nouveaux événements aussi riches que stimulants !

Un grand merci à l’organisation pour ce bel événement très inspirant.

Photos : L. D.




> France 3 et la musique trad : la caricature à heure de grande écoute

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Capture d’écran 2016-03-31 à 02.09.56La télé peut être un formidable outil de vulgarisation et de découverte. Encore faut-il en user correctement. France 3 Limousin s’est livrée à un exercice prometteur : donner une place et un peu de lumière aux musiques traditionnelles du Limousin, patrimoine vivant mais discret de notre région. Mais le résultat est tout autre. La faute à un mauvais montage, déontologiquement discutable, hélas pas tant inattendu.

Vendredi dernier, dans le journal du soir, Louis Roussel et Angélique Martinez évoquent en fin de programme des initiatives musicales locales. Françoise Etay, directrice du département de musique traditionnelle du Conservatoire à rayonnement régional de Limoges, est l’invitée en plateau. Rappelons que le Conservatoire de Limoges est le premier de cette taille à avoir accueilli en son sein un département tout entier consacré à ces musiques, au sortir de la vague de regain du folk, en 1987. A l’époque, entre autres programmes, France Culture consacrait une heure à un reportage proposé par Thierry Lamireau, que je vous invite à réécouter. Aujourd’hui, le département existe toujours. Et même si la musique trad du Limousin n’a pas l’audience et la visibilité de ses voisines bretonne ou auvergnate, où des exécutifs régionaux plus volontaires et des artistes plus grand public ont sans doute soutenu la démocratisation de ces musiques pourtant très ancrées dans notre histoire commune, la détermination des élèves et des enseignants limougeauds demeure intacte.

Revenons en 2016, sur France 3 Limousin. Le reportage n’est plus en rediffusion libre depuis ce jeudi 31 mars, mais j’ai pris soin d’en conserver la trace en notant les interventions. [Edit 09/04 : la vidéo est en ligne sur Youtube !]

Louis Roussel : « (…) et on s’intéresse à la musique traditionnelle. »

Angélique Martinez : « Oui et de nombreux orchestres existent dans notre région, ils font vivre un patrimoine musical souvent méconnu. On en parle dans un instant avec notre invitée, Françoise Etay, responsable des musiques traditionnelles au Conservatoire de Limoges. »

Jusque là tout va bien. Si on ne revient pas sur le fait établi que ce patrimoine est en effet relativement méconnu par le grand public, on se satisfait de voir que justice s’apprête à être rendue aux groupes qui font de cet héritage une pratique vivante et actuelle (c’est ce qui différencie la tradition du folklore, soit dit en passant). Justice aussi pour le Conservatoire – qu’on nomme et que l’on convie en la personne de sa responsable, c’est un point important : on comprend que l’institution publique accorde une place à cette culture. Cela voudrait donc signifier qu’elle est d’intérêt général et qu’elle nous regroupe potentiellement.

S’en suit un reportage sur la fanfare des « Gueules sèches ». Ce groupe historique (94 ans, on nous le rappelle) a du talent et du mérite, c’est entendu, mais on saisit mal la transition. Les premières images et propos introductifs du reportage insistent d’ailleurs sur le costume des musiciens. Cela aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. La suite du reportage est plus bienveillante et fidèle : on montre en quoi la formation consacre l’intergénérationnel, l’amateurisme (au sens positif du terme !), le partage, la solidarité, les rencontres… Fin du reportage, retour en plateau avec Françoise Etay. Sans autre transition ni commentaire. C’est à se demander si le reportage ne restait pas en magasin, ou si le responsable de l’orchestre n’a pas fait faux bond aux journalistes sur le plateau de l’émission.

A.M. : « Françoise Etay bonsoir, merci d’être avec nous. Alors les musiques traditionnelles sont peu médiatisées. Au Conservatoire de Limoges, 200 personnes sont inscrites au département des musiques traditionnelles. Comment expliquez-vous cet engouement, s’il y a un engouement ? »

F.E. : « Je pense que les musiques traditionnelles sont attractives en elles-mêmes, par leur matière musicale, c’est-à-dire que ce sont des musiques dynamiques, et des musiques de partage aussi. Des musiques qu’on joue pour un public qu’on voit, qu’on touche, avec lequel on vit des soirées de danse, de bal… Et ça compte beaucoup, je pense, pour la motivation des gens qui se lancent dans l’apprentissage d’un instrument. »

En dépit des éléments lancés tous azimuts par la présentatrice, le décor est planté par Françoise Etay. Sans attendre non plus un monument de vulgarisation culturelle, on s’attend donc à voir un reportage qui illustrera autant que les « Gueules sèches » l’ont fait, combien la musique traditionnelle rassemble et enthousiasme les publics qui la connaissent. Et donc, combien cette intervention télévisée doit dissiper la « méconnaissance ».

L.R. : « Alors quels types d’instruments sont enseignés dans votre département au Conservatoire, des instruments oubliés ? »

F.E. : « Pas oubliés de tous (rires collectifs), puisqu’on n’a pas besoin de faire de publicité… »

L.R. : « Oubliés des plus jeunes ? »

F.E. : « (…) Les gens qui participent au bal ne les ont pas oubliés, on a violon, on a vielle à roue, on a aussi danse, on a chant, on a culture musicale, on a des ensembles, de l’occitan. »

L.R. : « Donc y’en a pour tous les goûts. »

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Ça se durcit. Voilà le moment classiquement attendu où ressurgissent les vieux poncifs.Françoise Etay s’accroche et combat les caricatures (trop) attendues.

A.M. : « En Limousin on a beaucoup de bals, de concerts le week-end. Est-ce que vous pensez que ça contribue à faire venir ces 200 personnes tous les ans dans votre département ? »

F.E. : « Oui, c’est des musiques qui s’entretiennent, par le contact avec le public. Je pense qu’il y a à peu près en moyenne deux trois bals – peut-être plus – dans la région, tous les week-ends. »

Angélique Martinez semble un brin plus positive et donc iconoclaste que son collègue. L’objectif est bien d’aider l’invitée à aller au bout de sa démonstration, c’est plutôt sain pour une invitation télé régionale, censée valoriser les initiatives locales, non ?

Mais là, patatra. Le frêle mais prometteur échafaudage s’effondre. Alors que Françoise Etay apparaît de nouveau à l’écran pour développer sa réponse, une incrustation sur l’écran se greffe à côté d’elle, présentant sans aucun texte d’appoint un cercle de danseurs plutôt âgés (ce n’est pas un mal en soi mais on attendait la preuve de la diversité des 200 élèves). De surcroît, dans une petite salle, sans public. On nous montre donc un groupe folklorique, et non un groupe de musique traditionnelle. Encore un rappel de la distinction – merci Wikipédia : « elle se différencie de la musique dite folklorique car elle ne vise pas à montrer le passé d’une musique (avec costumes, etc.), mais à faire vivre les musiques appartenant à un patrimoine de culture populaire dans l’actualité : chaque groupe ou musicien peut s’approprier la musique à sa manière, en cela influencé par son environnement culturel et social, et la faire vivre. Les trois concepts essentiels dans la définition de la musique traditionnelle sont donc l’ancrage socio-culturel géographique, la transmission et la re-création. »

L’absence de changement d’attitude chez Françoise Etay nous fait comprendre qu’elle ne voit pas les mêmes images. Encore pire. Les questions continuent toutefois. Bien que maladroites, elles sont plutôt intéressantes et pertinentes, c’est ce qui contribue une fois encore au décalage criard et pathétique.

L.R. : « Il y a des musiques spécifiques au Limousin ? Des bourrées limousines… »

A.M. : « Un vrai patrimoine ! »

F.E. : « Oui, oui, un vrai patrimoine, peut-être plus que dans le répertoire, dans la façon dont il a été joué. Je pense que ce qui colore particulièrement notre patrimoine, c’est une certaine dynamique. »

L.R. : « Le style limousin ? »

F.E. : « Oui, je pense que le style limousin est plus dynamique que celui des régions voisines (rires collectifs). »

L.R. : « On va pas s’en plaindre ! »

F.E. : « … et c’est souvent plus rapide aussi, pour ce qui est de la bourrée. »

A.M. : « Alors en revanche, tout le monde n’apprécie pas cette musique traditionnelle, est-ce que vous pensez que ce patrimoine est menacé aujourd’hui ? »

F.E. : « On a des avis différents sur la question. Je pense que le Conservatoire et notre département ont contribué à conserver beaucoup de choses, je dis ça en toute modestie, mais c’est une chose qu’on m’a souvent dite. On a quand même attiré… On a des jeunes qui potentiellement peuvent venir de toute la France, c’est parce qu’ils veulent approfondir cette pratique, et après eux ils iront rejouer dans d’autres régions, ce qui fait que notre patrimoine est assez connu des spécialistes. »

Jeu de questions-réponses assez logique, ambiance très cordiale. Françoise Etay insiste sur ce qui fait l’originalité et l’attrait de notre musique traditionnelle. Ne manque plus qu’une illustration !

L.R. : « Merci Françoise Etay d’être venue sur ce plateau nous présenter votre travail au Conservatoire de Limoges. Restez avec nous. »

On y vient ! On va découvrir les élèves, les bals, le discours des familles séduites par le trad, celui de ceux qui ne le connaissent pas encore mais pourraient s’y retrouver, ceux qui écoutent Nolwenn Leroy depuis longtemps sans savoir qu’elle ne serait rien sans Alan Stivell ou les sœurs Goadec, ceux qui écoutent Jean-Jacques Goldman, Véronique Sanson ou Olivia Ruiz et se souviendront que la vielle à roue habille leurs albums sans en faire des objets archéologiques. Las. C’est désormais un « gros plan sur un groupe folklorique régional ». Pas d’introduction, toujours pas de transition. Et surtout pas d’illustration. On va nous montrer « L’Eglantino do Lemouzi », qui semble là-encore devoir avant tout sa présence au journal par sa fondation en 1933 (presque aussi bien que les « Gueules sèches » !)

L.R. : « (…) cette troupe participe à maintenir les traditions grâce à ses costumes et ses danses. L’Eglantino do Lemozi est devenue une référence ! »

Mais… référence de quoi ? Françoise Etay apparaît subrepticement une dernière fois dans le champ, puis le reportage est lancé. On ne la verra plus, même si on lui a demandé de rester !

Voix off : « Les acteurs de ce groupe foklorique prennent un malin plaisir à revêtir la blouse, le tablier ou bien encore la coiffe, le fameux barbichet pour les dames. Chaque danse, chaque chant est un retour dans l’histoire des gens d’ici. L’Eglantio do Lemozi est une espèce de mémoire vivante des traditions du pays. »

Ou comment favoriser la confusion. Qu’est-ce qu’une mémoire vivante ? De l’histoire de quelles générations parle-t-on ? En quoi est-ce faire preuve de malin plaisir que de revêtir les costumes d’antan, sinon jouer à se déguiser ?

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Christiane Rabret : « C’était les danses qui égayaient les soirées, les veillées (…) ça donnait un peu de joie je pense. Et puis les bourrées, ça se fait aussi je pense pendant dans les veillées. »

Voix off : « Lors des répétitions, si l’ambiance est forcément légère, l’implication des danseurs et danseuses est totale. Une fausse note malgré tout : l’absence de jeunes adeptes, ce qui pourrait un jour, peut-être, remettre en cause la pérennité de la troupe. »

Jean-Louis Bardou : « Pour les faire venir, bon on essaye bien, mais, c’est pas… Est-ce que c’est pas pour eux, une coutume, une tradition ? C’est à nous aussi d’aller vers eux. Mais bon, c’est très difficile quand même d’avoir des jeunes. »

Voix off : « Au rythme de deux répétitions par semaine, L’Eglantino do Lemozi prépare activement ses prochains spectacles. Ils sont programmés partout en France. »

Et la dernière intervention de Louis Roussel, se voulant sans doute connivente, consacre définitivement l’assmilation journalistique entre l’interview et le reportage : « Démonstration du style limousin ! ».

Les trois erreurs du plateau télé

L’échec du message initial, et donc de la séquence toute entière, s’appuie en fin de compte sur trois erreurs.

1. On a montré ce que les gens attendaient de voir. Avec ce reportage qui associe explicitement l’interview de F. Etay et le groupe folkorique, la « musique traditionnelle » reste associée à une époque, une génération, mais aussi et surtout un message réducteur : montrer la tradition comme cliché d’une époque donnée (disons la première moitié du XXe siècle). Une conception potentiellement moins incluante que la véritable définition de la tradition, qui en soi est mouvante, relative et donc adaptée à tous et de tout temps. Sur Internet, on retrouve des discussions animées sur le sujet, où l’on comprend très bien que le folklore a acquis une connotation péjorative à partir du moment où il s’est revendiqué comme représentation figée d’une tradition, et non comme expression vivante et incarnée de cette tradition. Ici, l’enseignement de la musique traditionnelle du Conservatoire est donc assimilé à une commémoration assez caricaturale d’un passé révolu (encore une fois ce n’est pas un mal, mais ce n’était pas du tout le propos de F. Etay qui a construit sa présentation sur le thème du partage et de la création !). En plus d’être fausse sur le plan ethnographique et culturel, la présentation télé l’est aussi sur le plan moral et factuel car les musiciens de l’Eglantino do Lemouzi n’appartiennent pas au Conservatoire de Limoges !

2. On a nié le message initial, rendant totalement incompréhensible le propos de l’invitée, mais aussi le rôle de la télévision locale… et même celui des musiciens folkloriques ! En effet, Françoise Etay parle d’une pratique publique, collective, accueillante, novatrice et unique par son dynamisme, alors qu’on met en image l’inverse. La télévision est censée valoriser un patrimoine, une réussite méconnue, une richesse locale ; or, si on insiste sur les 200 élèves, sur les instruments propres au Conservatoire de Limoges, pourquoi ne les voit-on pas et y préfère-t-on une image d’Epinal ? Enfin, les musiciens folkloriques de l’Eglantino sont les autres victimes du reportage, il faut le dire. Si personne ne les a sans doute forcés à concéder les menaces qui pèsent sur le devenir de leur formation, pourquoi les avoir assignés à cette illustration très (trop) attendue, qui ne les sert en rien et ne peut que renforcer la caricature ? Cet enchaînement plateau-reportage est donc contradictoire.

3. Moralement, le résultat questionne l’honnêteté du produit télévisuel, en mettant en parallèle de façon relativement cavalière, sans commentaire ni écrit ni oral, les propos de l’invitée, qui s’est efforcée de montrer en quoi la musique traditionnelle pouvait concerner tout un chacun, et ceux des musiciens folkoriques ne sachant plus quels mots trouver pour déplorer l’absence de considération des jeunes – et au-delà du grand public – à leur égard. L’intervention finale du présentateur consacrant définitivement cette indélicatesse. Le propos de Françoise Etay a donc été assez grossièrement et doublement ridiculisé, par la contradiction de fond tout juste évoquée, et par le procédé de montage peu sincère et déontologiquement limite.

Le résultat est terriblement contre-productif. On voulait prouver la musique traditionnelle comme ouverte, rassembleuse, optimiste ? C’est raté ! Or, des jeunes, il y en a ! Des groupes dynamiques, il y en a ! Des festivals ouverts à tous, il y en a !

Des jeunes (et pas que) dans un bal trad en Haute-Vienne, septembre 2015.

Des jeunes (et pas que) dans un bal trad en Haute-Vienne, septembre 2015. (c) L. D.

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Balaviris 2015 à Eymoutiers.

Triste exemple des effets dévastateurs de l’image quand elle est considérée comme preuve en soi. Le totalitarisme de l’image, meilleur engrais des préjugés, aurait-il encore de beaux jours devant lui ? Il n’est pas ici question d’accuser ad hominem les présentateurs du journal et de mettre en cause leur bonne foi – accordons-leur sans rancune le bénéfice du doute. Sans la justifier, la faible médiatisation de la musique traditionnelle peut expliquer la grande maladresse du montage. En dépit de quelques remarques encourageantes, les présentateurs ont-ils eux-mêmes changé d’avis sur la question traitée par le reportage ? On craint que non, plombés par les images qu’ils ont diffusées. Plus triste est l’impact potentiel sur le grand public, qui ne sera certainement pas incité à sauver l’Eglantino, pas plus qu’il ne sera curieux d’aller voir si le Conservatoire parvient à cultiver autre chose que de l’entre-soi. Plus grave encore : que pensera-t-il de l’intérêt de financer publiquement ces musiques ?

Je repense à France Trad, cette parodie de chaîne de télé que mon amie Claire et moi avions mise en œuvre (dans nos têtes) pour nous prouver combien le trad était aussi un truc de jeunes. Je repense, plus en amont, à tous ceux qui ont porté le renouveau du folk, dans les années 70 et 80, quand ces musiques héritées, revivifiées, remodelées, étaient pourtant plus que n’importe quelle autre musique la quintessence de la jeunesse, du renouveau. Et je me dis qu’il y a encore du chemin à parcourir pour le faire admettre. Ce plateau télé était une occasion en or pour montrer que le trad est une musique du présent. Que d’énergie faudra-t-il pour compenser l’effet de cette séquence bien malheureuse !

La moindre des choses ? Un reportage honnête et contextualisé au département de musique traditionnelle du Conservatoire de Limoges !

Ci-joint, le courrier que j’ai envoyé ce jour à France 3 Limousinfichier pdf 

Bravo tout de même à Françoise Etay qui avait pu saisir une rare occasion de présenter le travail du Conservatoire à heure de grande écoute et de tenter de rétablir certaines vérités !

EDIT : en l’absence de réponse, relance effectuée le 4 juillet 2016.







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