> Revue littéraire : Tour de France des villes incomprises, de Vincent Noyoux

25092016

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1507-1Sorti au printemps dernier, Tour de France des villes incomprises, de Vincent Noyoux, brosse un portrait de quelques-uns de ces coins de France à la réputation aléatoire. Pari intéressant que d’aborder une nouvelle fois la question des imaginaires géographiques en se confrontant directement à l’expérience du terrain et de la rencontre. Le résultat sera-t-il à la hauteur du défi ?

Elles sont douze à avoir été arbitrairement sélectionnées : Mulhouse, Vesoul, Guéret, Cholet, Vierzon, Cergy, Saint-Nazaire, la vallée de la Fensch, Verdun, Maubeuge, Châtel-Guyon et Draguignan. Vincent Noyoux a choisi, au fil d’une année, de s’y rendre pour vérifier si ce que l’on en dit de plutôt mal – isolement, ennui, laideur, misère… – est vrai. Deux ou trois jours sur place, à chaque fois. L’expérience est bien entendu subjective : certaines contrées ont moins de chance que d’autres au sens où elles seront visitées un jour de pluie, en plein novembre, un jour de fermeture des magasins… Qu’importe. On compte davantage sur l’engagement et la bonne foi du narrateur que sur sa bien-pensance, pour déceler le positif qui sommeille en ces petites cités.

D’emblée, on doute, car les poncifs sont bien présents. Parlant de Mulhouse : « on n’y trouve pas de bars branchés ni d’abbayes classées. (…) On n’y croise aucune célébrité. » (p. 8) Mais rapidement, la subtilité du style dénote le volontarisme de Vincent Noyoux à trouver ce qui peut plaire en ces villes. Non, ce n’est pas dans le guide touristique décalé que donne l’auteur, car celui-ci ne se prive pas de critiquer ce qui ne lui plaît pas. Mais on le sent réellement touché par ces villes dépréciées, et c’est cette sincérité, qui transparaît dans les passages très bien racontés, les émerveillements non feints, les surprises communicatives de ce road trip personnel et attachant, qui nous prouve qu’un a priori peut ne pas résister à qui sait le questionner.

On se délectera d’une sorte d’éloge de la curiosité : Vincent Noyoux se frotte à ce qu’il ne connaît pas, ce dont on parle beaucoup sans chercher plus loin, ce qu’il craint, même. On pense ici à Cergy la banlieusarde : « l’imagination s’enflamme vite et l’on en veut aux journaux télévisés, au rap, aux films brûlots sur la banlieue autant qu’à soi-même de se laisser déborder par cette paranoïa pyromane », p.61. Certes, Vincent Noyoux n’est pas tout à fait un français moyen, il est journaliste de voyage et on se dit que c’est aussi dans son métier et dans son ADN que d’aller à l’encontre de ses préjugés. Mais peu importe, ici, l’aventure personnelle, le défi personnel surpassent largement l’expérience professionnelle car on parle bien moins de patrimoine conventionnel et de crise économique que de rencontres, d’échanges et de petits plaisirs quotidiens. D’ailleurs, n’ose-t-il pas snober la gastronomie locale à Vesoul pour y préférer un étonnant et chaleureux restaurant roumain ? Préférer au discret patrimoine historique choletais les usines Pasquier ou les improbables œuvres d’un artiste contemporain local ? Descendre en règle le musée de l’Hôtel-de-ville de Mulhouse pour préférer se rire de sa déambulation de néophyte entre les voitures du musée de l’Automobile ? Décevant ? Pas du tout ! On parle ici d’un tour de France des villes incomprises : il convient donc de les décrypter, de les amadouer, de les ménager, et en aucun cas de servir une carte postale surannée et bien-pensante. « Mulhouse [et tout ce livre, ndlr], c’est d’abord un grand bras d’honneur à Jean-Pierre Pernaut » (p.12).

ob_6489f7_1Le livre se lit facilement, c’est un dialogue entre l’auteur et son lecteur. Le propos est certes parfois un peu politique, par exemple quand il s’agit de requestionner le modèle de la ville-nouvelle avec Cergy, de regretter les errements de l’économie touristique qui ose vendre une « terrine du Poilu » à Verdun, ou de déplorer l’endormissement des villes évitées par les autoroutes et lâchées par leurs petits commerces. Mais jamais trop, de sorte que le bouquin reste un livre de voyage plutôt plaisant.

Et puis c’est souvent drôle, en tout cas bien assez subtil pour que l’on ne s’offusque pas des railleries de l’auteur : « à quoi ressemble une forêt de sapins quand on lui retire ses sapins ? Probablement à quelque chose comme la Haute-Saône » (p.28) ; « Vesoul (…) ça évoque une ventouse qui n’adhère plus » (p.28) ; « Vierzon est une petite ville de 27 000 âmes située aux portes de la Sologne et aux portes de la Champagne berrichonne. Rester aux portes de tout est le propre des paillassons, mais on ne s’est pas toujours essuyé les pieds sur Vierzon. » (p.92). On pense aussi au film Bienvenue chez les Ch’tis présenté comme « documentaire des plus rigoureux sur la pluviométrie dans le nord de la France » (p. 197), ou à cette pauvre « Maubeuge à la vie nocturne de Pluton » (p. 203).

DSC_0089Et au moment où se dit que non, il va trop loin (Guéret, qui au passage n’est pas la ville la mieux sauvée du livre, comparée à « un œil crevé sur le plus ravissant des visages » (p.43) nous rappelle tristement l’épisode Technikart, et on compatit aussi avec la Fensch quand l’auteur croit voir dans l’encadrement d’une porte la Mort en personne, p. 153), on se rassure en réprimant un sourire à la lecture d’une blague un peu lourdingue sur cette préfecture du nord-est, en se disant que ses habitants se moqueront sans doute aussi gentiment de cette ville du sud-ouest… On rira notamment du festival de blagues absurdes sur Vesoul (p.31). Même quand on peine à trouver des éléments réellement positifs – on pense à la longue et sinistre description de la vallée de la Fensch ou la déprimante présentation de Maubeuge -, la qualité de la propose et l’application à parler des gens, et même à s’effacer derrière leurs pensées à eux, rend belles ces contrées. L’humour, d’ailleurs, permet souvent de relativiser les inconvénients de ces villes et rabat les clichés : « Ce jour-là, il est gris, comme partout ailleurs en cette saison » (p.31).

On rend de discrets hommages à ces citoyens ordinaires, qui se battent pour réhabiliter leurs villes. Des plus attendus : les guides-conférenciers, les commerçants, un blogueur à Vierzon, les Creusois échaudés par la provoc’ parisianiste de Technikart, le chanteur Anis à Cergy… Aux plus improbables : un papetier militaire à Draguignan, un boucher halal fan de fortifications Vauban à Maubeuge, et même les basketteurs américains du club de Cholet.

Capture d’écran 2016-09-25 à 01.07.53L’auteur parvient-il à réhabiliter ces villes ? Sans doute ceux qui n’étaient pas convaincus ne le seront pas bien davantage car ces villes ne recèlent aucun grand monument ou grand festival (l’auteur le dit d’emblée !), mais ceux qui savent lutter contre leur préjugé sauront déceler, entre les lignes, les émotions qui auront animé l’auteur. Ambiance industrielle à Mulhouse ou dans la Fensch, ambiance morbide à Vesoul, immersion picturale et littéraire à Guéret, aventure pleine de risques dans une friche cergyssoise, : on peut aussi comprendre le propos du livre comme un plaidoyer pour une curiosité subtile, ni voyeuriste ni misérabiliste, en somme pour un tourisme différent, alternatif, plus sincère et moins automatique. « On ne juge pas seulement une ville par la qualité de son patrimoine ou de ses espaces verts, mais par une foule de ressentis liés à des détails anodins : une poubelle renversée en pleine rue, le sourire d’une passante, une mauvaise toux attrapée sur une place ventée, le pain trop sec au restaurant. Une bonne séance de cinéma peut sauver un séjour. » (p. 203). Notre pays est « une mosaïque de lieux secondaires, ingrats de prime abord, décevants parfois, mais essentiels. Ils permettent au touriste de respirer, de souffler un peu entre un château et une  »ville d’art et d’histoire ». Ils rappellent surtout que la France a une histoire : telle vallée sinistrée ne l’a pas toujours été ; telle station thermale a connu des jours meilleurs ; tel port a connu un âge d’or. La population est partie, les centres-villes s’étiolent, mais ces lieux ont encore quelque chose à nous dire. Il suffit de savoir les écouter. ». « Un lieu n’est insipide que parce qu’on l’a décidé. » (p. 217)

EDIT : fichier pdf La contribution du Populaire qui rend justice à la vie étudiante guérétoise. :-)

Photo : le 12:45, M6. La gare de Guéret (L.D., 2015). Cergy (L.D., 2016).




> A choisir, une Aquitaine « grande » plus que « nouvelle »

14062016

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Et voilà qu’une pétition refusant le nom de « Nouvelle Aquitaine » pour notre grande région, rencontrerait un grand succès sur Internet. Je ne l’ai pas signée. Et pour cause : je pense que deux combats se mélangent dans cet argumentaire, et que ne pas le reconnaître serait faire preuve d’une précipitation contre-productive.

Pour autant, j’ai hésité à y ajouter mon nom, car je comprends tout à fait les revendications des signataires de la pétition, qui voient dans ce nouveau nom une validation de la velléité expansionniste de l’ancienne région administrative Aquitaine, et derrière-elle les prétentions de quelques notables bordelais désireux de faire du Limousin et de Poitou-Charentes un « arrière-pays (si possible) dynamique ». En vérité, au-delà du nom, les craintes exprimées renvoient davantage aux motivations et aux effets potentiels et profonds de cette réforme territoriale bien bancale. Pour rappel, sans concertation aucune, sans justification économique et géographique satisfaisante, le Gouvernement, en accord avec quelques barons locaux, a consacré un redécoupage hasardeux et inégal sous prétexte tacite qu’il lui faudrait bien laisser son empreinte dans les livres d’Histoire (G. Vandenbroucke lui-même a très tôt estimé que l’argument des économies de fonctionnement, initialement avancé, était fallacieux).

Les signataires de la pétition ont raison de s’interroger quant aux effets de la fusion, tant l’impréparation a conduit cette opération plus médiatique que bénéfique. Cependant, je pense qu’il est désormais grand temps de donner toutes ses chances à cette fusion des régions, et croire aux bonnes volontés apparentes des élus régionaux démocratiquement désignés en décembre dernier. Je le reconnais, c’est un brin inconfortable et moralement critiquable, mais avons-nous d’autre choix que celui d’une confiance vigilante ?

Venons-en au nom, car celui-ci n’est pas qu’un prétexte, il est un sujet en soi.

Je remarque que la pétition ne défend aucune dénomination alternative, mais je ne doute pas que derrière cette omission, plus fédératrice, se cachent certaines des propositions présentées au printemps dans le cadre du vote indicatif en ligne sur magranderegion.fr. Je pense en particulier à « Sud Ouest Atlantique », pour lequel Jean-Paul Denanot vient d’ailleurs de prendre position sur Facebook, et qui hélas me paraîtrait consacrer de façon flagrante la victoire du marketing sur l’ancrage territorial et le territoire vécu (comment nommerait-on les habitants ?). Étonnant quand on se souvient que la petite taille et le nom de notre Limousin n’ont semble-t-il jamais posé souci sur la scène européenne, comme le martelait Robert Savy et comme a dû s’en rendre compte son successeur à la présidence de région. M. Denanot ne pense-t-il pas qu’il existe des alternatives à ces deux faux bons choix ?

« Aquitaine », choix défendu par la Rencontre des historiens du Limousin, m’a paru initialement plutôt pertinent : rappelons une nouvelle fois que le terme d’ « Aquitaine » existait bien avant que la région administrative du même nom ne se le voie réservé il y a un demi-siècle, qu’il englobait le Poitou, les Charentes, le Limousin (et même jusqu’à l’Auvergne), et que ce choix allait même jusqu’à rendre justice sans le dire trop fort à Limoges, cité où furent couronnés les ducs d’Aquitaine. Cependant, je pense avoir réalisé que la pertinence historique, fut-elle scientifiquement et culturellement indéniable, ne saurait à elle-seule justifier le choix d’un toponyme contemporain et susciter l’adhésion du plus grand nombre. Nous autres, habitants du XXIe siècle, n’avons-nous pas d’ailleurs, dans ce bouleversement historique qu’est la réforme territoriale, un droit à la re-création toponymique ? C’est peut-être à tort que nous nous sentons dépossédés par cette « Aquitaine » (encore une fois, c’était ce que je disais précédemment, « Aquitaine » nous appartient à tous), mais ce sentiment, parce qu’il est légitime, ne peut-il pas justifier le choix d’un véritable nouveau nom ?

Ainsi, « Aquitaine » ne peut apparemment servir de dénominateur commun ; l’imposer serait amplifier la fronde. Je crains toutefois que « Nouvelle-Aquitaine » ne soit pas mieux.

Vous allez me dire girouette, mais j’ai dans un second temps pensé que « Nouvelle-Aquitaine » ne serait pas si mal : on nuançait l’annexion en associant l’historicité d’ « Aquitaine » à l’avenir, on voulait ouvrir une page commune aux territoires nouvellement associés. Mais voilà, le mot « Nouvelle » aura été pris pour une tentative de gommage de l’ancien, du passé, de la mémoire. Dans le contexte que nous traversons, ce serait difficile à accepter. Imposer un « nouveau » est d’ailleurs souvent douteux ; cela cache souvent un malaise, une difficulté à gérer un moment, un passage, sinon une fébrilité à transformer une promesse en réussite (ne me demandez pas pourquoi, je pense d’un coup au « Nouveau Parti Anticapitaliste »). Se dire « nouveau » ne suffit pas à engager un nouvel élan. Sans compter que cette appellation ne peut se prévaloir elle seule d’un assentiment collectif, si l’on se réfère au vote en ligne qui plaçait en tête Aquitaine aux côtés de ses dérivés, sans préférence explicite à « Nouvelle-Aquitaine ».

En outre, je m’étonne que plusieurs aient fait observer que la Nouvelle-Zélande ou la Nouvelle-Calédonie, avaient continué d’exister sous ces noms même des siècles après leur baptême. C’est juste. Mais si ces appellations sont bien entendu aujourd’hui tout à fait rentrées dans notre vocabulaire et ne souffrent a priori plus aucune contestation – qui se souvient que la Nouvelle-Calédonie doit son nom par la similitude apparente de ses paysages avec ceux de l’Ecosse ? – doit-on rappeler qu’elles ont toutes été le fruit de conquêtes ou explorations à visées coloniales ? Je ne tiens pas ici à relancer le glissant débat sur les bienfaits hypothétiques de la colonisation, mais justifier le choix de « Nouvelle Aquitaine » en invoquant ces exemples me semble au moins aussi discutable que d’en appeler au « Sud-Ouest Atlantique » au nom de la visibilité internationale. Parler de « Nouvelle Aquitaine » reviendrait à faire du Limousin et de Poitou-Charentes une découverte des explorateurs bordelais ?! On aurait cherché à prouver qu’annexion il n’y avait pas, c’eût été raté. Paf, tout est à refaire.

Pour autant, par quoi d’autre pouvons-nous remplacer l’indigeste « ALPC », heureusement provisoire, pour qualifier au mieux notre grand territoire ? Je n’ai pas de proposition miraculeuse. Cependant, ne parlons-nous pas de « grande région » depuis des mois pour qualifier ce grand territoire ? N’est-ce pas dans sa grandeur que la région saura tous nous accueillir, nous réunir ?

« Grande Aquitaine », voilà un terme qui fait de Limousin et de Poitou-Charentes les facteurs de transformation de la simple Aquitaine en une grande région solidaire et fédératrice. Sans l’un de ses trois piliers, ALPC serait vraiment « à poil », boiteuse, une sorte de « moyenne région » en somme. Alors osons affirmer cette grandeur, qui sera autant celle des plages atlantiques, des forêts limousines, des montagnes pyrénéennes, que celle de nos ambitions et de notre souci d’avancer ensemble…

« Aquitaine » n’était pas tenable.
« Nouvelle-Aquitaine » ? Bof.
« Sud-Ouest Atlantique », laissons-ça au tourisme (à la rigueur).
Je vote – non sans réserves – pour « Grande Aquitaine ».

Et comme l’a présenté de façon humoristique le site buzzfeed, le Limousin n’aura pas besoin d’exister en tant qu’appellation administrative officielle pour continuer à exister en tant que territoire culturel, social et politique ! Pour finir, voilà quatre choix emblématiques, plus ou moins symboliques, qui me semblent essentiels pour concrétiser cet espoir et dissiper les malentendus :

  • nommer une grande rue de Limoges « avenue du Limousin » ;
  • exiger jusqu’au bout que la DRAF soit bien installée à Limoges ;
  • engager une véritable réflexion sur la modernisation d’un triangle ferroviaire Bordeaux-Limoges-Poitiers ;
  • préparer un projet d’extension du Parc naturel régional Périgord-Limousin au département voisin de la Charente, pour que le point d’intersection des trois anciennes régions passe du statut de pôle d’inaccessibilité à celui de point de convergence (j’y reviendrai).

« Grande Aquitaine », un terme qui chiffonnera peut-être les historiens, mais qui me semble à ce jour le plus à même de concilier nos mémoires contrariées et nos consciences échaudées.

Crédit photo : captures Google Street View, panneaux d’entrée des régions Aquitaine (sur l’A89 en venant de Brive), Limousin (sur la RN 141 en venant d’Angoulême) et Poitou-Charentes (sur l’A83 en venant de Nantes).




> Revue littéraire : Régions à la découpe, de P. Orcier

16032016

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À la toute fin 2015, alors que l’on s’apprêtait à élire les premiers élus de nos régions redécoupées, paraissait un petit ouvrage original, Régions à la découpe. Ce livre signé Pascal Orcier, est en fait un atlas – et c’est en ce sens qu’il est très accessible –, riche de très nombreuses cartes présentant les innombrables découpages que notre pays a subi ou aurait pu subir.

Venu ponctuer près de deux années de débats houleux sur le découpage des nouvelles régions, son bien fondé et ses effets supposés, ce petit opuscule ne cherche toutefois pas spécialement à montrer en quoi la dernière réforme territoriale aurait pu s’organiser autrement (l’auteur ose tout juste présenter une proposition alternative en fin d’ouvrage).

Il s’agit en vérité de la relativiser en la replaçant dans un contexte historique de dizaines de découpages successifs, non sans un brin de sentimentalisme il est vrai, avec ces belles cartes colorées qui rappellent les tableaux d’école. Il s’agit aussi de comparer cette dernière réforme aux découpages imaginés par des acteurs plus discrets mais tout autant prégnants dans notre quotidien, comme les chercheurs mais aussi les entreprises. Si ce n’est pas une belle preuve de l’invalidité de la théorie un temps consacrée des ultra-libéraux qui pensaient que la mondialisation signerait la fin des territoires ! Car dans les faits, l’homme spatial (coucou Lussault) ne peut s’empêcher de découper et recouper son environnement duquel il entend extraire la légitimité de son pouvoir, et sur lequel il doit structurer sa présence pour optimiser son action. N’est-on pas l’élu d’un groupe, donc d’une circonscription, d’une entité, avant d’être un représentant légitime de la République ? Un commercial ne cherche-t-il pas à rationaliser l’écoulement de sa production sur une aire de chalandise adaptée à ses moyens ? Un écologue peut-il vraiment prétendre gérer des milliers de kilomètres carrés d’espaces naturels sans se passer d’un découpage qui bornera l’aire d’autorité de son expertise vis-à-vis de son homologue et voisin ? Les législations, les autorités, les finances s’appuient bien sur des cadres délimités.

Le livre se « découpe » en quatre parties. La première, conventionnelle, est consacrée à la construction de notre territoire national. On apprendra sans doute peu de choses, mais on prendra conscience que le Limousin était déjà Aquitain du temps des Gaulois, et on ne se lassera pas de la carte des 130 départements français du Premier Empire, où Rome, Hambourg, Amsterdam et Barcelone étaient comme Limoges, Tulle ou Guéret, des préfectures de départements. La deuxième fait non sans nostalgie la part belle à nos aires culturelles (langue, gastronomie, architecture, éducation, politique). La troisième, cœur du propos, passe en détail tous les découpages délibérés et institutionnels. Outre les découpages administratifs de base, on en connaît un certain nombre : au détour des panneaux, des courriers officiels et des attentes téléphoniques, on a dû déjà se rendre compte que l’on donnait son sang en Aquitaine-Limousin, que nos finances publiques étaient vérifiées en Centre-Limousin, que notre compte Caisse d’Epargne était Auvergnat-Limousin. La dernière, celle des utopies, évoque certaines idées jamais concrétisées, des projets révolutionnaires au rapport Balladur, nous apprenant par exemple que le géographe Jean-Marie Miossec rêvait pas plus tard qu’en 2008 d’un projet intéressant de redécoupage égalitariste des régions mais aussi des départements, qui aurait rattaché la Charente limousine, le Lot et la Dordogne au Limousin (tiens tiens, j’avais presque esquissé l’idée il y a sept ans).

Si les petits commentaires de l’auteur, en bas de chaque carte, éclairent le contexte et les raisons de tel ou tel découpage, un petit regret, du moins se plait-on à en rêver : on serait tout de même bien content d’avoir à côté de chaque carte le témoignage du responsable du découpage en question venant justifier et défendre son bricolage ! Ici la direction de Système U qui rapproche la Haute-Vienne du grand Sud, là celle de Casino qui nous place en Vallée du Rhône, ou bien les éditeurs du guide Michelin qui nous ont toujours unis au Berry. Entre projections économistes, nostalgiques et visionnaires, peut-être comprendrait-on davantage quelles sont les valeurs, les idéologies et les représentations qui, au-delà de la chimère du « rationnel » et de l’ « objectif », rabâchée à longueur d’interviews télévisées, animent nos décideurs.

On apprendra enfin que, concernant notre nouvelle grande région, quelques-uns semblent en avoir anticipé les contours : les autorités de la IVe République avec leurs régions économiques de 1948, l’administration pénitentiaire et les éditions Hachette, qui sont les trois acteurs présentés dans l’ouvrage dont le découpage prenait déjà la forme de la région ALPC !

Régions à la découpe intéressera tous ceux que le grand cirque de la dernière réforme territoriale a passionné, mais aussi tous ceux qui aiment se poser des questions sur la justification de telle ou telle limite. Y apporter des réponses, voire, mais puisse cet ouvrage au moins contribuer à entretenir notre curiosité collective, et placer un peu de géographie entre les mains de chacun.

Photo : L.D., 2016

Régions à la découpe, de Pascal Orcier, Atlande, 143 pages (19 €)
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> Revue littéraire : Oradour après Oradour, de D. Danthieux et Ph. Grandcoing

23122015

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C’est d’un ouvrage historique et local dont je souhaitais vous parler pour cette troisième « revue littéraire ». Paru en tout début d’année 2015 dans la jolie collection « Approches » des éditions Culture & patrimoine en Limousin, l’Oradour après Oradour de Dominique Danthieux et Philippe Grandcoing s’attèle à un monument de notre paysage mémoriel et patrimonial régional. Les auteurs en conviennent d’emblée et sans peine, tant on a déjà écrit sur Oradour : il serait sans doute vain, au pire cela relèverait-il de l’indécence, que de proposer un énième ouvrage racontant le déroulement du massacre. C’est donc avec beaucoup d’attention qu’il convient de s’intéresser à ce nouveau travail qui entend traiter de l’« après », les décennies de la mémoire qui ont suivi 1944 jusqu’à aujourd’hui.

La présentation s’articule autour de trois verbes qui matérialisent chacun un aspect de la gestion technico-politique de cet « après » et de l’intellectualisation post-traumatique : « conserver », « reconstruire », « commémorer ».

Trois principaux éléments de valeur ajoutée me semblent transparaître à la lecture du livre :

  1. Une histoire inédite de l’après-10 juin, ou comment rendre justice à l’Oradour des survivants.

Atout principal de cet ouvrage, on apprend beaucoup de choses sur ces décennies de l’après, jusqu’ici assez largement occultées par l’historiographie et qui sont pourtant autant que le jour du massacre des éléments constitutifs de l’événement, en ce sens qu’ils donnent à voir sa réception, et permettent d’en comprendre l’assimilation collective, qu’elle soit politique ou sociale. Redonner une visibilité à cette période, c’est aussi rendre justice à ceux qui l’ont subie, comme ceux qui ont permis sa construction : habitants et techniciens.

On apprend notamment que le programme de conservation des ruines, décidé dans la précipitation et l’émotion que le contexte très particulier de la Reconstruction exigeait, a été confié à un fils d’érudit local et qu’il a fait l’objet d’une véritable mise en scène des décombres, à la hauteur du drame, devant ancrer durablement la douleur et le recueillement dans le paysage local (ainsi, la fameuse voiture du Dr Desourteaux n’est pas la sienne, mais une voiture tirée des décombres…).

C’est une course contre-la-montre qui a été lancée dans les premiers mois après le massacre, pour prévenir l’effondrement de pans de murs qui n’étaient évidemment pas conçus pour résister aux aléas du temps dans l’état de délabrement qu’était le leur après l’incendie. Certains murs menaçant de s’effondrer ont dès le début été remontés en pierres saines. Le village-martyr fera l’objet de véritables mesures d’exception. Ainsi, le classement du bourg au titre des Sites (loi de 1930) sera vite remplacé par un classement de l’ensemble du bourg aux Monuments historiques, gage de meilleurs moyens pour assurer la préservation des vestiges, et c’est bien par un acte législatif des députés et non un acte administratif comme c’est de rigueur que le classement sera promulgué.

L’ouvrage évoque explicitement la difficulté de vivre à Oradour après, pour ceux qui n’ont pas connu le drame et qui de fait n’appartiennent pas à cette communauté de deuil. « Oradour se mue en un lieu hors du temps, sans autre référent mémoriel que le 10 juin 1944 » (p. 66) ; les rues ne portent initialement pas de nom, exception faite de l’avenue centrale « du 10 juin 1944 », et il faut attendre les années 1990 pour que véritablement la vie reprenne de façon plus légère, ordinaire en somme. Mais en rappelant d’emblée que les maisons du nouveau bourg ont servi d’entraînement à des jeunes architectes qui ensuite ont rebâti Royan, les auteurs, en plus de redonner une visibilité à ce temps particulier de l’événement et d’inscrire Oradour dans le paysage national de la Reconstruction, contribuent à désacraliser quelque peu et de façon je le crois bénéfique cette période : la vie ne s’est pas arrêtée à Oradour.

  1. Village-martyr, village-symbole

L’ouvrage me semble également d’un intérêt majeur dans son traitement d’Oradour comme d’un objet politique, dimension déjà traitée notamment dans l’évocation des suites du procès de Bordeaux et de la polémique concernant l’amnistie des Malgré-nous alsaciens, mais qui ici s’approfondit par l’évocation de l’architecture et de l’aménagement comme relevant d’un projet politique. On comprend combien le village-martyr puis le nouveau village sont érigés en symboles de la reconstruction politique de la nation et de la réaffirmation de l’identité nationale bafouée par les années d’Occupation. On apprend par exemple que le débat sur la conservation des ruines est ancien et complexe, et que les différents programmes successifs de préservation des vestiges, y compris les plus récents, sont très largement motivés par le souci de la Nation de ménager les sensibilités et de contribuer à la sauvegarde d’un dispositif de matérialisation d’une mémoire collective. On apprend également qu’Oradour fut très largement présenté, notamment par le général de Gaulle, comme un symbole du martyre d’une France unanimement résistante, mythe sur lequel l’historiographie est depuis revenue.

Par l’évocation de quelques polémiques moins médiatisées – notamment celle qui a entouré la statue « Aux martyrs d’Oradour » d’Apel les Fenosa, très critiquée par les locaux à sa réalisation puis cachée dans les réserves de musée avant de revenir au village –, en rappelant combien le Centre de la mémoire s’est vu assigner le rôle de relais entre devoir de mémoire injonctif et « devoir d’Histoire » plus pédagogique, ou en s’interrogeant sur la capacité à vivre le souvenir autrement que par le prisme des témoins de première main, les auteurs soulignent combien le processus de symbolisation de l’événement ne se fait pas sans heurts et doit faire l’objet d’une réflexion permanente et transgénérationnelle, dans un délicat équilibre entre distance et compassion.

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  1. Oradour comme objet territorial : la spatialité comme ressource

Enfin, cela en découle, l’ouvrage propose – sans véritablement le nommer ainsi – un traitement de la spatialité et du rôle de l’emprise spatiale du village dans son rôle territorial à une échelle plus vaste et dans ses effets symboliques. Autrement dit, comment le village, dans sa réalité physique (ses murs, ses ruines, ses chemins, sa silhouette, ses lieux de recueillement), est présenté en « ressource territoriale », c’est-à-dire en outil favorisant l’énonciation et la réalisation d’un projet dans l’espace. Oradour-martyr « sert » un dessein. Les auteurs le montrent de deux manières.

D’une part en évoquant la dimension géographique de « l’après », ou comment les opérations d’urbanisme contribuent à la fabrication idéelle et matérielle de l’objet « Oradour » tel que nous le connaissons aujourd’hui, prouvant que tout acte politique s’inscrit dans une matérialité spatiale. À savoir que l’aménagement post-événement est un moteur du façonnement d’Oradour tel que nous en avons conscience aujourd’hui : Oradour sans la fixation des ruines, sans sa signalétique, sans son agencement paysager, sans son mémorial rouillé, ne serait pas cet Oradour.

D’autre part en évoquant quoique très timidement le rôle de l’espace comme de ce qui pourrait relever du « dispositif » au sens foucaldien, c’est-à-dire exprimer combien Oradour (l’idée comme l’objet) est réapproprié depuis 70 ans dans l’action et les discours politiques locaux par différents moyens d’agencement spatial et à différentes fins d’organisation sociale et politique. Parlons par exemple de la sanctuarisation, de l’expropriation et de l’extra-territorialisation du site par sa « nationalisation » et sa « décommunalisation » devant façonner un statut de mémorial inviolable. Parlons aussi de la régionalisation du corps des architectes dans une optique de régionalisation de l’esthétique de ce projet national, ou de la conception du nouvel espace public dans la détermination des lieux de sociabilité. Citons aussi l’utilisation de la nouvelle église et de son esthétique contemporaine dans la perspective d’une rechristianisation sociale d’un territoire limousin peu connu pour sa piété. Evoquons enfin la construction d’une haute lanterne des morts par l’Association des familles des victimes pour s’opposer au martyrium souterrain de l’Etat. La mobilisation d’Oradour est un phénomène récurrent, permanent.

Avant de parcourir cet ouvrage richement documenté, j’espérais vivement pouvoir déceler une lecture politique voire critique – au sens « neutre » du terme – du processus de patrimonialisation et de symbolisation d’Oradour, tel qu’il est formalisé et déployé en Limousin de nos jours par les médias comme les élus, et que l’on peut notamment assimiler à quelques phénomènes médiatiques percutants, tels la marotte électorale de la terre de résistance (on se souvient que la liste Front de gauche à Limoges en 2014 avait osé présenter une de ses candidates sous l’expression « témoin du massacre d’Oradour »). À ce sujet, je reste un peu sur ma faim, il est vrai. J’avais toutefois bien conscience qu’avancer des réflexions de ce type peut s’avérer glissant à peine soixante-dix ans après la Libération, et ce alors que prolonger ces débats peut et doit s’avérer essentiel dans la bonne traduction du principe de devoir de mémoire. Une fois la lecture de l’ouvrage terminée, je dois bien avouer regretter qu’aucun géographe n’ait encore développé à ma connaissance un véritable travail de réflexion sur la territorialité d’Oradour, et sur la façon dont les acteurs locaux comme nationaux, quoique bien intentionnés, usent parfois maladroitement d’Oradour comme d’une ressource d’action et de discours. Il reste beaucoup à dire sur l’aménagement paysager d’Oradour, sur son utilisation dans la publicité, la communication institutionnelle, la signalisation routière, la cartographie…

Peut-être n’était-ce pas l’objet de cet ouvrage, qui demeure toutefois extrêmement intéressant et a le très grand mérite de nous apprendre encore des choses sur Oradour. Mais il reste donc encore beaucoup à dire sur les effets et les enjeux d’Oradour. Puissent des générations de chercheurs en sciences sociales y parvenir, et ainsi oeuvrer dans le plus grand respect des souvenirs et la plus grande justesse à l’égard des vivants, à l’objectivation des outils d’un devoir de mémoire cohérent et efficace.

Photo : Oradour, le nouveau village. (c) L.D., 2011.

> Oradour après Oradour, de Dominique Danthieux et Philippe Grandcoing, Culture et patrimoine en Limousin, 132 pages (24 €)
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> Revue littéraire : Histoire de Limoges, de Laurent Bourdelas

3122014

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96646Une fois n’est pas coutume (à moins que je propose ponctuellement des petits conseils de lecture, pourquoi pas !), je vous invite à lire – et offrir – le dernier ouvrage de Laurent Bourdelas, une Histoire de Limoges, publié cette année aux éditions Geste et que l’auteur présentera officiellement au café Littéraire ce vendredi (18h).

Si plusieurs ouvrages sur l’histoire de notre ville ont déjà été publiés (comptons parmi eux la formidable « bible » de Jean Levet ou l’ouvrage de référence de Philippe Grandcoing et Jean-Marc Ferrer), ce nouveau livre, préfacé fort maladroitement par Émile-Roger Lombertie et plus subtilement par l’écrivain Éric Faye, doit susciter notre intérêt pour les nouveaux champs de l’histoire et du patrimoine communs qu’il aborde, notamment l’alternance municipale de 2014.

La partie sur l’histoire antique et médiévale, joliment illustrée, sera utile à tous ceux qui souhaitent se réconcilier avec ces pans d’histoire que l’on confond souvent, et a le mérite pour cela de revenir sur les moments où la « grande » Histoire de France a pu s’écrire à Limoges – pensons notamment aux débats autour de l’apostolicité fantasmée de saint Martial, ou au couronnement de Richard Coeur de Lion, duc d’Aquitaine. Laurent Bourdelas actualise ces épisodes anciens en les reliant aux fouilles et découvertes qui ont permis de faire connaître aux contemporains ces richesses désormais matérialisées : les sarcophages et fours à hypocauste, le baptistère Saint-Jean, les reliques épiscopales… Il faut bien ça pour compenser l’éternelle frustration de n’avoir su garder jusqu’à nos jours l’incroyable abbaye Saint-Martial. Les développements sur l’histoire de notre ville à l’époque moderne puis durant la Révolution industrielle et l’Occupation sont également très pédagogiques. On revient avec émotion sur l’expérience des coopératives, le passage des parlementaires belges en 1940, la torture au Petit Quartier du lycée Gay-Lussac.

Dans les parties consacrées à l’époque contemporaine et plus encore, à la fin du XXe siècle, peut-être moins accessibles il faut le dire, l’auteur nous abreuve de nombreuses anecdotes et précisions souvent teintées de ses expériences personnelles, voire de ses engagements, ce qui n’est jamais trop appuyé au sens où cette présence presque physique est assumée et détache avec réussite des faits que l’on tâchera de se réapproprier. Au final, il n’y a qu’une « indicible frontière » entre les faits à valeur universelle et les histoires de copains et de rencontres de ce descendant de Ponticauds (radio, littérature, éducation : tous les piliers de la vie de l’écrivain sont mis en perspective collective !)

Car c’est aussi et avant tout en cela – par l’entremêlement de la biographie d’une ville qui s’ouvre à la modernité sans renier ses héritages, et d’un parcours initiatique puis de l’accomplissement d’homme dans des passions terrestres – que l’ouvrage, entre prose et histoire, apporte sa valeur ajoutée au paysage littéraire déjà bien fourni en ce qui concerne l’Histoire de Limoges. Inspiré par « sa » ville et ses idéaux, Laurent Bourdelas, non sans un peu de nostalgie, a le talent de retracer les portraits des figures de la vie culturelle de Limoges depuis un demi-siècle. L’occasion de faire découvrir à ceux qui l’ignorent encore le rôle prépondérant de la ville, de ses élus (parfois) et de ses citoyens engagés (toujours) dans un renouvellement permanent des idées, objets et lieux d’animation et de création. On revient sur l’épopée du jazz, celle de la radio, la rencontre insoupçonnée entre la capitale des arts du feu et la science-fiction dans les années soixante-dix, l’ouverture pour le moins marquante du centre Jean-Gagnant, le sauvetage du Ciné-Union, et l’on comprend que Limoges a su s’inventer et se réinventer. Éloquent, éclairant, sur le rôle de la culture vivante dans la dynamisation des liens sociaux, où il y a encore fort à faire.

L’Histoire de Limoges de L. Bourdelas, si elle est éminemment politique, n’en est pour autant pas un manifeste partisan, et c’est en ce sens qu’elle est subtile et sensible. On y rend hommage sans pour autant céder à une déférence équivoque. Au final, par ce beau livre, les Limougeauds consacrés feuilletteront sans doute avant tout un album photo presque familial : les amis du Trolley, les amoureux des Anciennes majorettes de la Baule, les anciens de Gay-Lu, les inconditionnels des centres culturels et de la Passerelle, les élèves du conservatoire, qui tous auront plaisir à se reconnaître et se transposer dans les souvenirs et les (jolies) photographies. Les plus jeunes, les nouveaux arrivants ou les simples curieux y trouveront des clés pour comprendre comment Limoges peut et doit engager, avec un peu de courage, de sentiment collectif et de révérence à l’égard des réussites passées, un élan conquérant vers un avenir pas si pessimiste et tout autant riche.

A la fin de la lecture, peut-être un petit pincement au cœur, celui de n’avoir pu connaître les balbutiements démocratiques des ondes limousines, la cave de Charles Caunant, haut lieu de la vie culturelle, la grange de Grossereix et ses expositions, et même le combat pour sauver la rue de la Boucherie. Un sentiment ambigu bien vite remplacé – le livre y contribue dans sa narration des jolies expériences – par la résolution d’œuvrer à la construction d’une ville où il fera de mieux en mieux vivre et où la culture, c’est certain, sera, plus qu’un goût, une valeur commune et transcendante.

> Histoire de Limoges, de Laurent Bourdelas, 270 pages. Editions Geste, 2014. (35 €)
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Image : (c) Geste Editions.




> Les premiers noms de rue de la mandature Lombertie

28112014

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Capture d’écran 2014-11-28 à 13.51.45Nommer les lieux n’est pas un acte anodin. Certes, cela répond à des impératifs pratiques (l’adressage, le foncier), mais c’est en réalité un acte territorial et politique fondateur (voir ici et ). Parce que les noms matérialisent et institutionnalisent les lieux, d’abord, en validant ou se substituant à l’informel. Ensuite, parce qu’ils reflètent des intentions et des valeurs politiques, voire idéologiques : à Limoges, la foule de résistants, élus socialistes ou céramistes et porcelainiers présents dans les toponymes sont l’expression d’une tradition municipale sur le temps long et de la volonté de vénérer une certaine Histoire par la constitution d’un véritable Panthéon local. Même dans le cas de dénominations a priori inoffensives, quand ils relèvent du repérage pur et dur (une église, un équipement, un cours d’eau), ou qu’ils mettent à l’honneur le bucolique, les noms ne sont jamais neutres, soit parce qu’ils valorisent un projet porté par des élus, soit parce que la mise en lumière d’un objet géographique peut parfois être motivée par des intentions patrimoniales, donc forcément politiques.

Au-delà, les noms sont aussi un médiateur de pratiques sociales, car ils déterminent, sinon orientent des représentations du territoire et des pratiques dans l’espace. D’une part parce que le nom en tant que tel peut être artisan de la création d’un lieu. N’ai-je pas déjà entendu le terminus de la ligne 8 du bus de Limoges appelé phonétiquement « Maljoffre » alors qu’il s’agit bien d’une référence au Maréchal Joffre ? Un nom obscur peut également être mis en lumière à partir du moment où il devient un boulevard ou un carrefour (qui peut réciter la biographie de Nicolas d’Aine, de Denis Dussoubs, expliquer ce que sont les Casseaux, d’où vient le Champ de Juillet ?). D’autre part, le nom est social, et donc culturel, parce que porteur de références, d’idées et idéologies qui peuvent orienter les représentations. Nombreuses sont les villes qui dans la réalisation des lignes de transports collectifs, ont préféré attribuer aux stations des noms poétiques plutôt que de leur donner le nom des quartiers chauds qu’elles rechignaient à honorer afin de contrôler certains déplacements. Les noms inscrivent dans l’aluminium des abribus et la céramique des plaques de rue une certaine vision de la ville.

Ces décisions sont donc éminemment politiques ; voilà pourquoi il est intéressant, éclairant de les étudier et de revendiquer un droit de regard, voire de jugement. Dans cet article du Populaire, l’an dernier, on découvrait comment les odonymes (les noms de rues, donc), étaient décidés à Limoges. Comme dans les autres communes, le maire conserve cet apanage, acte presque régalien qu’il entend faire valider par un conseil municipal en général bien avisé de le suivre. Ainsi, les choix de toponymes effectués sous la mandature d’Alain Rodet, reflètent à la fois une tradition bien limougeaude – les noms de porcelainiers, de résistants – mais aussi les goûts de l’ancien maire pour le jazz, de notoriété publique.

La nouvelle majorité municipale a déjà mis en œuvre son entreprise de territorialisation politique par la dénomination de nouvelles voies. La lecture attentive des derniers compte-rendus des conseils municipaux est en cela révélatrice. On apprend ainsi que le nouveau conseil a d’ores et déjà proposé des noms aux nouvelles voies issues de l’urbanisation continue de la périphérie limougeaude : « la Grande-Pièce » vient bien logiquement donner un nom à la Voie de liaison nord. Deux émailleurs – Alain Grafeuil et Roger Duban – se voient honorés par deux nouvelles voies dans le secteur de la Bastide. C’est déjà en soi un acte politique, par l’hommage rendu à une profession emblématique de la ville qui fera de nouveau l’objet d’une Biennale re-créée par Philippe Pauliat-Defaye. Le nom de la résistante Germaine Tillion, récemment décédée, est également attribué à une allée toute neuve à Grossereix. Peut-être moins consensuel, le professeur Bernard Descottes, figure émérite du CHU disparue il y a peu, très proche de l’UMP et de l’association Haute-Vienne Alternance dont Emile-Roger Lombertie est un porteur, est également honoré par une voie traversant l’enceinte de l’hôpital.

Capture d’écran 2014-11-28 à 13.54.06Fait original : certains lieux déjà nommés changent de nom, dans un élan de féminisation que d’aucuns pourront apprécier. C’est le cas de l’école du Grand-Treuil, qui porte dorénavant le nom de l’institutrice Odette Couty, martyre d’Oradour. C’est aussi le cas de la rampe Haute-Vienne, qui prend le nom de Jeanne Villepreux-Power, naturaliste du XIXe siècle installée en Limousin, au nom du doublon avec la rue et la place du même nom, et sans doute de l’envie de valoriser une personnalité pionnière et évocatrice de la grandeur du Limousin au-delà de ses encore-frontières. Citons encore la place des Justes parmi les nations, juste devant le musée de la Résistance. Il est intéressant de noter que le nom de la nageuse Claude Mandonnaud, active dans les années 1970 et sélectionnée aux Jeux olympiques, consacre à la fois une rue de Limoges, remportée par la droite, et une salle du futur centre aquatique, porté par la majorité de gauche à l’agglomération, preuve que certaines personnalités, quand elles incarnent une grandeur (passée) de notre territoire, peuvent susciter l’admiration collective. C’est également là que l’on comprend que les débats autour des noms peuvent parfois cristalliser les conflits de mémoire et les appropriations symboliques de personnalités aux qualités posthumes tantôt fédératrices, tantôt partisanes (les villes communistes où celles gagnées par des maires FN dans les années 1990 en sont des exemples). Peut-être peut-on aussi y voir un exemple opératoire du nom comme outil de récupération d’un édifice public d’ampleur, qui pour l’opposition comme la majorité, incarne un potentiel de développement, de validation stratégique (et de reconquête).

Enfin, les stratégies employées pour décider des noms – associer le public ? ou préférer une décision sur un coin de table ? – sont également bien souvent révélatrices d’une certaine idée de la démocratie participative. S’il n’est pas forcément toujours nécessaire de discuter le nom des personnalités ainsi mises en valeur dans l’espace public, je pense qu’il faut considérer l’acte de nommer un lieu comme une responsabilité collective, par la force que le toponyme exerce sur les représentations collectives et le sentiment d’appartenance, notamment. Pourquoi ne pas faire de l’acte de nommer les lieux un laboratoire d’expérimentation de nouvelles pratiques de participation populaire, qui ne soit plus réduite à sa fonction uniquement légitimante de l’action politique institutionnelle ? Pourquoi ne pas intégrer ces discussions à l’agenda des futurs conseils de quartier ?

Lors du dernier conseil municipal, a été évoquée la perspective de nouvelles re-nominations, à suivre de près. La preuve que l’équipe Lombertie a pleinement revêtu les habits – à ce sujet du moins – de l’acteur territorial.

-> Voir aussi : l’historique des dénominations de voies depuis 2006.

Photo : (c) L.D., 2012. / Capture d’écran retransmission CM 19/11, mairie de Limoges.







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