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> Revue littéraire : Manifeste du Tiers paysage, de Gilles Clément

2082016

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S’il demeure peu connu du grand public, Gilles Clément est sans doute l’un des paysagistes français contemporains les plus réputés, titulaire de la chaire annuelle de création artistique au Collège de France en 2011-2012, professeur à l’Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles à partir de 1979, lauréat du Prix du Paysage en 1998. Né dans l’Indre, il est établi dans la Creuse depuis quarante ans et puise largement dans ce territoire les réflexions qui nourrissent ensuite son travail de jardinier.

Impliqué autant dans des projets opérationnels que dans la production permanente d’une réflexion sur la place et le rôle des sociétés humaines dans les processus naturels, Gilles Clément est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages dont l’objectif commun est de rendre accessible au plus grand nombre ces théories et expériences, toutes critiques à l’égard des divagations de notre société contemporaine, productiviste et court-termiste.

Il ne cesse de rappeler l’homme à un brin de modestie, en soulignant combien lutter contre les équilibres biologiques est vain et funeste. On retient notamment de son action la conceptualisation de trois concepts-clés, tous liés à cette idée d’un jardinier-observateur : celui du « jardin en mouvement » (penser le jardin comme un lieu où le concepteur travaille au maximum en accord avec le va-et-vient naturel des espèces) celui du « jardin planétaire » (l’idée que le monde est un jardin, que chaque être humain en est le garant et en est donc responsable), et enfin celui du « tiers-paysage » (tout espace végétal qui n’est ni cultivé, ni forestier), qui a fait l’objet du Manifeste dont je parle ici.

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Si cet ouvrage a une résonance locale particulièrement forte, c’est parce que le concept de « tiers-paysage » naît d’une expérimentation menée au début des années 2000 pour le compte du Centre international d’art et du paysage de Vassivière. On peut d’ailleurs découvrir au printemps la Prairie fleurie qu’il a conçue au sein du parc des sculptures, et qui matérialise à la fois les concepts du « jardin en mouvement » et du Tiers-paysage. Gilles Clément est d’ailleurs un acteur engagé localement. Candidat en position non-éligible sur la section creusoise de la liste Europe Ecologie lors des élections régionales de 2010, présent lors du rassemblement Alternatiba à Limoges en septembre dernier, il a marqué de sa présence les différentes saisons de l’Université rurale du paysage du Pays Ouest Creuse, dont j’ai déjà salué l’approche résolument innovante, et dont il était le parrain. Au gré de plusieurs conférences passionnantes, il avait pu faire part au public combien le paysage et la richesse biologique du Limousin devaient inspirer notre curiosité et favoriser notre humilité vis-à-vis de cette nature qui nous englobe.

Dans cet ouvrage, paru il y a déjà douze ans, l’auteur-scientifique défend avant tout et ardemment les espaces délaissés – friches, bords de route, lisières de champs … – comme des havres de biodiversité. L’existence même de ces lieux de marges peu ou pas convoités (car peu sûrs, isolés, inaccessibles, foncièrement ou financièrement peu intéressants), est donc un salut pour cette biodiversité dont on évoque de plus en plus souvent le péril. Le propos est nécessairement politique – la définition du Tiers-paysage est d’ailleurs mise en parallèle de celle du Tiers-Etat, groupe majoritaire mais méprisé et plein de ressource – ; Gilles Clément cible les limites de l’ultralibéralisme en ce que ce système soumet la diversité naturelle à la rentabilité. Or c’est faire preuve d’un court-termisme coupable que de privilégier la seconde à la première, qui n’a pas attendu que nous mettions en place nos systèmes économiques bancals et inégalitaires pour exister. Privilégier la richesse naturelle permet donc de réconcilier l’action de l’homme et le salut de notre planète en mettant fin à la spirale infernale qui chaque année mène à la disparition de nombre d’espèces vivantes et hypothèque chaque jour davantage le devenir de notre civilisation.

On comprend donc que le Tiers-paysage peut constituer le laboratoire de cette civilisation de la réconciliation. « Un espace de vie privé de Tiers-paysage serait comme un esprit privé de l’inconscient. Cette situation parfaite, sans démon, n’existe dans aucune culture connue ».

Mais dès lors, est introduite une controverse qu’il s’agit de négocier. En effet, on souhaite assurer la préservation de ces espaces délaissés, riches réservoirs de biodiversité, qui par définition sont mouvants, relatifs, éphémères, indécis. La solution brandie par certains sera de préserver certaines de ces friches, de ne plus les considérer comme espaces en creux mais comme espaces spécifiquement valorisés, ménagés, voire aménagés. On pense notamment au réflexe de plus en plus introduit dans les méthodes de jardinage, qui est de soustraire certaines zones enherbées de la fauche (à Limoges, le service des espaces verts citait d’ailleurs Gilles Clément dans sa documentation). Plus loin, on évoquera le cas des tourbières, lieux humides et fluctuants, plus-tout-fait-prés, pas-encore-forêts, qui ne devaient leur existence qu’au maintien de l’élevage, qui sont désormais sanctuarisées par des réserves naturelles où une exploitation très précise du lieu en garantit la sauvegarde. Mais ne peut-on penser que cette patrimonialisation des espaces fragiles va à l’encontre de l’insaisissable, du flou, du fluctuant ? Le fait de sanctuariser et d’artificialiser un « entre-deux-états » ne nie-t-il pas la possibilité de ces mouvements naturels ?

Gilles Clément résout cet apparent paradoxe : il s’agit en fait de refonder complètement notre façon d’aménager l’espace en nous remettant au niveau de la nature, en cessant de prétendre la dominer et en choisissant de « faire avec » plutôt que d’exploiter. En somme, décloisonnons et acceptons délibérément de faire du partiel, du temporaire, cessons d’accumuler et d’hypothéquer, car il en va de la survie de l’ensemble des éléments naturels dont nous ne sommes qu’un composant.

Si l’on a dans un premier temps du mal à cerner l’avis de l’auteur sur la stratégie patrimoniale adoptée par nombre d’écologues, exploitants forestiers et aménageurs depuis la fin du XXe siècle (prône-t-il la fin de la politique du patrimoine naturel telle qu’elle est menée actuellement ?), l’idée apparaît plus claire en fin d’ouvrage : Gilles Clément défend la création d’ « espaces de Tiers-paysage de grande dimension afin de couvrir l’étendue des espèces capables d’y vivre et de s’y reproduire ».

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On comprend avoir à faire à un propos éminemment post-capitaliste, plutôt décroissant, qui défend l’harmonie du vivant, sans hiérarchies mais sans angélisme : l’homme conserve un rôle essentiel de garant de cet équilibre ! En militant pour le « non-aménagement », en signant cet éloge de la friche, de l’imprévu, de l’indécision, Gilles Clément bouleverse donc nombre de schémas solidement ancrés dans les réflexes d’action des responsables politiques. Mais il le fait en rappelant que tous êtres vivants confondus, nous sommes soumis à la même finitude et que c’est dans notre intérêt à tous que d’aller dans le même sens. Loin d’être punitive, l’approche de Gilles Clément appelle en vérité l’homme à faire preuve de bon sens en se vouant à la créativité naturelle des flux et comportements biologiques et en considérant le génie naturel comme le génie du vivant, le même qui nous permet de naître, vivre, et bâtir nos sociétés. À traduire en actes ! Dans les derniers paragraphes de son Manifeste, l’auteur propose d’ailleurs des pistes concrètes appelant à « enseigner les moteurs de l’évolution comme on enseigne les langues, les sciences, les arts » et à « [nous] confronter […] aux [...] cultures planétaires […] dont les fondements reposent sur un lien fusionnel entre l’homme et la nature ». Nous ne cessons de dire que nous sommes tous dans le même bateau, alors (non)-agissons en conséquence et donnons vie à une civilisation du vivant réconcilié.

> Manifeste du Tiers paysage, de Gilles Clément, Sens&Tonka, 2014, 80 pages (9,50 €)
Première édition : Sujet/Objet, 2004. Egalement librement accessible sur le site de Gilles Clément.

Photos : Le jardin du musée du Quai Branly, réal. et photo. Gilles Clément (photo en copyleft) ; Un tiers paysage limougeaud, près de Landouge (L. Destrem, 2014).




> Vers un label Capitale française de la culture ?

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L’ancien directeur du festival d’Avignon, Bernard Faivre d’Arcier, défend dans une tribune parue dans Télérama le principe d’une « Capitale française de la culture » tous les deux ou trois ans. Un concept qui paraît éculé et qui pourtant me semble prometteur, s’il peut concerner les villes de moins de 200 000 habitants, s’il encourage bien un mouvement de décentralisation culturelle et politique, s’il associe les universités et le monde de l’entreprise, et s’il permet une juste participation du grand public à un événement dans lequel il pourrait se retrouver et trouver fierté et reconnaissance. N’est-ce pas aussi un peu le rôle de la culture ?

Alors que le magazine prépare cette année ces « Etats généreux de la Culture », grand débat se voulant participatif devant énoncer des priorités en matière d’accès à la culture et de démocratisation de sa gouvernance, cette idée est a priori un peu tarte à la crème tant le concept des nouveaux labels semblait avoir été éprouvé. À titre d’exemple, je crains que l’inflation des métropoles labellisées French Tech ne soit qu’un gage donné aux « petites » métropoles qui ont peu face aux grandes qui ont déjà beaucoup.

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Les agglomérations susceptibles de candidater. (Carte : L.D., 2016).

Ici toutefois, le concept est différent, et c’est ce qui me convainc. L’idée d’une Capitale française tous les deux ou trois ans, dans une ville de 100 ou 200 000 habitants, me paraît garantir l’attention sur un écosystème particulier à chaque fois, limitant ainsi les effets pervers d’une féroce concurrence. Et ce concept me semble tout à fait pertinent dans une stratégie de rééquilibrage territorial à rebours des positions anti-rurales ambiantes, comme dans l’optique d’une réconciliation nationale autour d’un projet collectif et positif, générateur de retombées économiques comme d’émulation intellectuelle.

Au moins trois constats ou positions retiennent mon attention et me font adhérer à la démarche :

  • le fait que l’argumentation prenne acte de la sur-représentation parisienne dans les grands projets événementiels auxquels la France candidate (JO, Expo universelle) et dans les grands projets d’aménagement d’intérêt national (Grand Paris). Voilà enfin l’occasion de valider et prolonger le timide élan de décentralisation culturelle enclenché par le Louvre-Lens et le Centre Pompidou-Metz. Ici, on irait plus loin en inscrivant au cœur des petites et moyennes métropoles de province un événement fédérateur susceptible d’attirer attention et investissements pérennes. L’enjeu est majeur pour un système de décision culturelle qui, peut-être encore davantage que les systèmes politique ou économique, souffre d’un réel parisianisme. Alors, dans cet élan, peut-être pourrait-on penser qu’un nouveau mouvement de décentralisation, moins matériel et plus « philosophique », toucherait de façon salutaire les élites de notre pays. Nous pouvons l’espérer : l’un des critères du projet est d’associer un grand équipement culturel parisien à la candidature provinciale.
  • Organiser un événement susceptible de rassembler entreprises, universités et institutions publiques dans un territoire où, modeste taille oblige, les connexions ne sont pas forcément aussi efficaces que dans les plus grandes villes. Outre le fait qu’il rende justice aux collectivités volontaires dans le domaine de la culture en donnant une visibilité nationale voire européenne à leurs projets, il permettrait d’associer l’ensemble des « forces vives du territoire » à cette dynamique. N’est-ce pas le meilleur moyen de lutter contre les préjugés et de contrer les tristes perspectives qui s’annoncent pour nos universités ? N’est-ce pas un bel appel aux investissements ? Un territoire qui valorise la culture est un territoire accueillant !
  • Le fait que parmi les critères d’éligibilité, interviennent la « durabilité » ou la « participation citoyenne ». Des critères éminemment importants en ces temps troubles où les incertitudes se multiplient autant sur notre capacité à anticiper l’avenir que sur notre volonté de renouveler en profondeur notre démocratie bien fatiguée. C’est à ce titre que le concept de Capitale française de la culture diffère des Capitales européennes de la Culture : en ne soumettant pas la relation de proximité et les effets sur le long terme à l’idéal de rayonnement et à l’effervescence de la fête.

Il s’agira toutefois d’être prudent. En plus de ne pas tomber dans la surenchère financière, il conviendra également et impérativement de prévenir les autres potentielles dérives des grands événements culturels, qui d’ailleurs bien souvent ne sont pas étrangères aux dérapages budgétaires : entre-soi favorisant l’exclusion et le cloisonnement social, privilège des grands noms au détriment des créateurs locaux, usage d’un marketing débridé, infrastructures et investissements sans lendemains ni réutilisation possible, sur-domination de l’urbain dans les projets et territoires mobilisés (Marseille-Provence 2013 avait cependant réussi à intégrer l’ensemble des Bouches-du-Rhône dans son dispositif, notamment par le biais d’une grande randonnée périurbaine).

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Enfin, il me semble essentiel que les villes honorées par ce label ne soient pas déjà les grosses locomotives des flux culturels français. Je retiens avec intérêt le fait que les anciennes capitales européennes de la culture (Avignon, Lille, Aix-Marseille) soient retirées de la liste des impétrantes, au moins dans un premier temps. De la même manière, il me semblerait incongru et peu productif de propulser une ville comme Nantes, dont le tissu culturel très dynamique ne me paraît pas en attente d’une telle reconnaissance. Faisons donc de ce label un agent de mise en commun des énergies créatives, qui puisse humaniser un peu cette métropolisation dont on aimerait qu’elle soit un peu moins fracassante…

Capture d’écran 2016-07-20 à 14.54.18Limoges a toute sa place dans ce projet. Riche d’une histoire culturelle et artistique enviable de l’abbaye Saint-Martial aux Francophonies, bénéficiant en dépit des difficultés budgétaires d’un réseau d’acteurs culturels dynamiques (présence d’une école nationale supérieure d’art, centres culturels municipaux et théâtres privés, créateurs dans les domaines de l’émail ou de la porcelaine ou tous ceux mis en exergue par les PechaKucha, festivals de qualité), la ville et l’ensemble du territoire auraient beaucoup à gagner : émergence d’un projet positif et porteur pour une ville en mal d’image, effet d’entraînement sur l’aménagement urbain (l’art peut investir nos rues) et – on est en droit de l’espérer – les relations ferroviaires, relance du pôle d’enseignement supérieur, multiples occasions de projets d’éducation populaire et de projets pédagogiques pour les écoles… Nos élus sauront-ils faire preuve de la perspicacité nécessaire pour engager Limoges dans ce processus ? Toutefois n’attendons pas tout d’eux : c’est aussi à nous, citoyens, de faire nôtre ce projet, de le faire connaître et de le rendre convaincant !

Il va sans dire que certains grands édiles en quête de reconnaissance politique et avides de compétition métropolitaine auront à cœur de se saisir de cette idée et de rivaliser d’annonces à peine électoralistes. Il sera donc nécessaire que, dans l’esprit de ces Etats généreux de la Culture, la société civile des « créatifs », et au-delà l’ensemble de la société civile, se saisissent de ce projet pour en faire une perspective résolument co-construite. Déjà formulée il y a quelques années et depuis (et récemment) activement étudiée et débattue par les chercheurs, experts de l’urbain et élus de grandes villes susceptibles de pouvoir candidater, cette proposition pourrait être étudiée par le gouvernement cet été. Quoi qu’il arrive, elle doit être inscrite à l’agenda de la prochaine campagne présidentielle.

Loin de la position tristement caricaturale distillée par le Chef de l’Etat et son Premier ministre à l’ex-ministre de la Culture Fleur Pellerin en 2014, il s’agirait ici non sans artifices de consacrer les acteurs culturels dans le rôle politique que l’on devrait toujours leur reconnaître : celui d’oeuvrer au service du bien vivre-ensemble des populations dans leurs territoires, même en Province !

Photos : Visuel du sentier de grande randonnée périurbaine GR2013, mis en place par des artistes dans le cadre de Marseille-Provence 2013 (c) Lola Duval. - Urbaka à Limoges, 27 juin 2015 (L.D.).




> Il faut sauver l’Université de Limoges !

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Capture d’écran 2016-07-12 à 13.48.44Cet article vient en réaction au communiqué de l’Université de Limoges, suite à la rupture unilatérale par le Conseil régional de Nouvelle Aquitaine du contrat qui la liait à l’institution limougeaude. C’est une menace particulièrement grave et inquiétante qui pèse sur l’avenir de l’Universitéde Limoges. En rompant de façon brutale et inattendue le contrat qui liait l’autorité régionale (ex-Limousin) à l’Université, la Région Nouvelle-Aquitaine met en péril l’existence-même d’une université autonome à Limoges.

Cette manière à peine avouée de consacrer la centralisation des fonctions de commandement dans la capitale régionale, pourtant déjà richement pourvue et s’étant taillée avec la réforme territoriale la part du lion en termes de services et directions, semble faire triste écho aux funestes propositions de France Stratégie, qui a dans son dernier rapport avoué préconiser un soutien massif aux métropoles au détriment des espaces en difficulté. Cette approche serait – selon cet organisme – la seule à même d’assurer un développement global des territoires, en misant sur les plus grandes agglomérations. Une prise de position inquiétante. Dans un contexte de mondialisation débridée, à l’heure où les discours ultra-libéraux semblent retrouver une certaine audience, ces décisions sont tout bonnement lâches et mortifères.

Lâches car elles se rangent de façon honteusement simpliste, au nom de l’idéologie du pragmatisme, derrière l’idée que les Universités sont des pôles de développement hors-sol, et qu’elles profitent avant tout à une économie des échanges dématérialisés, plus qu’aux territoires. Ce qui est faux : on a pu prouver que la déterritorialisation des flux et des politiques était une chimère et que les nouvelles technologies devaient favoriser la prise en compte et la gestion des différentiels de développement, et non les occulter. À ce sujet, les responsables politiques, au moins autant que les personnels universitaires, ont une immense responsabilité dans cette stratégie. Que répondent les élus limousins à cette décision ? Et surtout, que comptent-ils faire pour sauver l’Université de Limoges ? Les menaces ne datent pourtant pas d’hier ! On est également en droit se demander quelle est la marge de manoeuvre des personnes universitaires locaux. Il est plus que jamais de leur devoir de mobiliser l’attention des citoyens sur les conséquences catastrophiques d’une disparition programmée de l’Université de Limoges. L’institution universitaire française doit encore davantage s’ouvrir au grand public local, impérieuse condition de sa survie.

Mortifères car estimer que les Universités peuvent vivre hors-sol, est à la fois suicidaire pour ces institutions et dramatique pour les territoires qui les abritent : les Universités sont les laboratoires d’innovation des entreprises qui les entourent ! Elles sont de formidables vitrines des savoir-faire locaux à l’échelle nationale et internationale ! Elles doivent avoir des missions d’intérêt général sur les territoires proches les plus vulnérables. Et sans le soutien des responsables politiques et la mise en place par ces derniers de mesures de développement territorial efficaces, l’Université dépérit. C’est le sens des autres déclarations que l’Université a formulées en faveur du passage de Limoges Métropole en communauté urbaine, et de l’amélioration sensible de la relation ferroviaire avec Paris.

Ne privons pas nos communes, nos départements des atouts de la recherche universitaire : aucun retour en arrière ne sera possible.

Photo : Antenne centre-ville de la fac de droit, L. D., 2014.




> Des gares culturelles et patrimoniales comme moteurs de leurs territoires

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Capture d’écran 2016-06-22 à 23.51.25Le 13 juin dernier, je participais à Paris, dans les locaux de Gares&Connexions, à une journée de séminaire intitulée « Quand la culture s’invite en gare : art, patrimoine et créativité en partage ». Organisée dans le cadre de la Chaire Gare, programme de recherche-action conduit entre autres par l’ENTPE et Gares&Connexions, cette journée réunissait de nombreux experts travaillant le croisement entre création artistique, action culturelle et valorisation patrimoniale. Venue clore un cycle de trois journées dont les deux premières étaient consacrées au numérique et aux nouveaux services en gare, cette journée a permis de découvrir plusieurs initiatives intéressantes d’inclusion de l’art dans les gares ferroviaires, éclairées du regard et de l’expérience d’universitaires français et étrangers.

A travers les cinq axes développés par la SNCF dans sa réflexion sur cette transition culturelle – la gare comme vitrine, comme scène ouverte, comme galerie, comme résidence ou comme objet engagé –, il s’agissait selon les mots de Nacima Baron, géographe qui pilote la Chaire Gare, de comprendre la culture « comme stratégie d’insertion des gares dans leur environnement urbain », et donc de penser la gare comme une « ressource » dont les potentiels peuvent dépasser la seule fonction transport. Bien entendu, les gares ne sont pas des lieux anodins : il faut faire avec de nombreuses contraintes d’exploitation industrielle, souvent peu compatibles avec l’irruption d’oeuvres d’art ou d’animations culturelles, tandis que la patrimonialité, parce qu’elle est inhérente à la gare, peut davantage s’affranchir de ces considérations.

Parmi les initiatives présentées,

  • celle portée par AREP et l’Ecole nationale supérieure d’art et de design de Saint-Etienne autour de la gare Carnot à Saint-Etienne, où a été réalisé avec les usagers un diagnostic sensible de cet équipement dégradé et pourtant fréquenté, dans l’optique de son renouvellement ;
  • celle du Hasard Ludique, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, où un collectif spontané s’est vu attribuer par la Ville la gestion de l’ancienne gare Saint-Ouen, maillon de l’ancienne ligne de la Petite Ceinture, friche bien connue des amateurs d’urbex et de paysage. La gare, abandonnée depuis des années, est réinvestie par le collectif et les riverains, et devrait accueillir prochainement un lieu de rencontres et de concerts. Paul Smith, du Ministère de la Culture, invitait néanmoins les porteurs du projets à constater que la suppression du terme « gare Saint-Ouen » dans le nouveau projet constituait un gommage de patrimoine, et en dépit de la qualité et de l’enthousiasme communicatif des porteurs du projet, on était bien en droit de s’interroger sur la volonté apparente de rompre sémantiquement avec le passé ferroviaire du site (même si le projet dans sa globalité ne manque pas d’intérêt, loin de là) ;
  • le travail d’Isabelle Gournay, chercheuse à l’Université du Maryland, sur les petites gares ferroviaires américaines, qui montrait la qualité des reconversions de ces bâtiments quand ils perdent leur fonction ferroviaire, mais aussi de leurs valorisations quand ils la gardent ! Un tabou que la France a du mal à franchir en dépit du dynamisme persistant de son réseau et des idées qui y foisonnent.

Mais quelle peut être la valeur ajoutée des gares dans cette entreprise d’inclusion culturelle qui s’incarne autant dans l’entrée des objets de culture dans les gares que par la révélation de la dimension culturelle et patrimoniale de celles-ci ? Même si cela peut constituer une séduisante porte d’entrée vers les plus classiques institutions culturelles, considérer les gares comme de simples extensions (ou objets) de musées ou de galeries, penser leur muséification comme une parade à leur désaffection en tant que pôle de desserte et d’échanges ne saurait constituer une solution acceptable. Halte à la gentrification : les politiques culturelles doivent associer le plus grand nombre. En outre, la culture ne doit pas être présentée comme un alibi justifiant la déprise ferroviaire : les gares ne peuvent-elles (aussi) demeurer vivantes par leurs trains ? Comme l’avançait assez justement je crois Paul Smith, le meilleur moyen de préserver la patrimonialité des gares est bien d’en sauvegarder la fonction première. Et même si dans l’autre sens la valeur patrimoniale des gares ne paraît pas à elle-seule pouvoir justifier le maintien d’une desserte, au moins contribuera-t-elle à sensibiliser les décideurs (élus et SNCF) à l’attachement des habitants et usagers à ce symbole de l’urbanité et du service public. Je pensais fortement ici au cas de notre télégénique gare des Bénédictins dont la valorisation patrimoniale doit être un effort permanent – nous devons notamment nous engager à remettre en accès public le campanile, symbole urbain et lieu d’histoire pourtant fermé pour raisons de sécurité depuis près de dix ans.

C’est donc parce qu’elles sont avant tout des lieux de passage et de rencontres, « éléments du territoire » (J.-B. Marie) et fruits d’une histoire dans lesquels elles s’inscrivent, que les gares s’avèrent inspirantes. En ce sens, au-delà des foires et performances professionnelles, je pense que les gares doivent penser l’intégration culturelle par deux prismes que sont la création et le patrimoine quotidien. Faire des gares des lieux de révélation de la création locale (celle des acteurs du territoire, des cheminots aux artistes locaux) ; et en réaffirmer le statut de bien commun dont on révèle et partage la patrimonialité quotidienne mais véridique : voilà deux moyens de préserver le rôle moteur des gares dans notre espace vécu.

Les organisateurs en ont appelé à la création d’un Atlas des gares-phares dans cette inclusion culturelle urbaine. Puissions-nous espérer que les acteurs du Limousin et de la grande région sachent saisir cette double opportunité de se présenter comme territoires-pilotes innovants et d’oeuvrer à la régénération des espaces urbains via les équipements existants.

Un moyen de réaffirmer les gares comme lieu de vie, qui au-delà de leur fonctionnalisme le plus pragmatique, savent rayonner et entraîner leur territoire, d’une échelle micro-locale et à une échelle régionale, dans une dynamique vertueuse.

Photo : la gare de Limoges au parc France Miniature, L.D. 2016.




> Réfléchir aux communs urbains : comprendre les enjeux de la friche

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J’étais présent ces mardi 17 et mercredi 18 mai au premier Séminaire européen consacré à « La mobilisation citoyenne autour des communs urbains et des jachères industrielles », qui s’est tenu à Tourcoing, près de Lille. Organisé dans le cadre du projet de recherche-action CréaCit, qui associe des sociologues de l’Université de Lille et l’association Interphaz, « structure d’éducation populaire dont le but est de rassembler citoyens autour de [nombreux] projets qui deviennent des lieux de médiation« , cet événement rassemblait des intervenants et témoins majoritairement originaires du territoire de Nord-Pas-de-Calais et de Belgique voisine.

L’(ex-)région Nord-Pas-de-Calais est en pointe dans la recherche et l’appropriation de ce type d’espaces. Il faut dire que le territoire recèle la moitié des friches industrielles françaises, et qu’il y a beaucoup à y faire, de par la diversité et la complexité des enjeux qui touchent tous ces délaissés (patrimonialisation, revalorisation, conflits d’usages, protection de la biodiversité, pollutions…). Des acteurs d’autres pays d’Europe (outre la Belgique : la Grande-Bretagne et Roumanie) ont renforcé la qualité de cet événement. On a ainsi pu se confronter aux modalités d’action de plusieurs collectifs, comme Commons Josaphat à Bruxelles, ou le Studio Basar à Bucarest, mais aussi rencontrer les urbanistes d’Espascespossibles, partis à vélo à la rencontre des initiatives d’urbanisme autogéré, et passés entre autres par le plateau de Millevaches, ou encore prendre connaissance des pratiques des acteurs institutionnels, preuve que tout le monde est concerné et peut se retrouver autour de ces espaces souvent mal considérés mais aux potentiels importants.

Je me suis rendu à trois titres à ce séminaire.

D’une part, au nom de l’association 55 citoyens pour Limoges ; il s’agissait d’exprimer la curiosité de notre collectif et son envie de se connecter à tous ceux qui peuvent l’aider à renouveler son action, notamment autour de la question du partage et de l’animation de l’espace public.

D’autre part, au nom du collectif Marceaudacieuse, qui depuis quelques mois maintenant entend faire émerger une démarche de projet alternatif et citoyen sur le site de la caserne Marceau, propriété de la municipalité mais dont la majeure partie des locaux est abandonnée à son sort. Preuve de la résonance collective de son histoire et des perspectives qui se dessinent, la caserne a d’ailleurs fait l’objet d’un des exercices de simulation de l’atelier de ce mercredi.

Enfin, mes interrogations et réflexions quant à mon avenir professionnel et personnel ne sont pas pour rien dans ma venue.

Mais ce qui a globalement et quoi qu’il en soit motivé ma participation, c’est l’envie de s’enrichir des expériences multiples et très enrichissantes portées dans d’autres endroits, qui s’attachent à identifier et valoriser les meilleures manières de sensibiliser l’ensemble des publics – riverains et élus notamment – à la vertu d’une gestion collective de tous ces espaces de la relégation, entre-deux et vides urbains, lieux de passage méprisés alors qu’ils sont un atout pour la dynamisation, l’inclusion et la sociabilité des quartiers.

Les actes de ces deux jours de réflexion seront disponibles d’ici quelques mois, et je ne manquerai pas de les faire suivre sur le blog. La mise en réseau des divers intervenants et participants à ce séminaire augure quant à elle de nouveaux événements aussi riches que stimulants !

Un grand merci à l’organisation pour ce bel événement très inspirant.

Photos : L. D.




> Penser collectivement la démocratie dans l’aménagement des territoires

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cist2016_afficheJe participais ces deux derniers jours, au titre de mon travail au sein du département de géographie de l’université de Genève, au 3e colloque du Collège international des sciences du territoire (CIST), intitulé pour cette édition « En quête de territoire(s) ? », à la Cité des territoires de l’Université de Grenoble Alpes. Enseignants-chercheurs, doctorants, mais aussi techniciens, élus, animateurs du territoire se donnaient rendez-vous autour d’une multitude de présentations et débats consacrés à l’avenir des territoires et notamment aux défis de gouvernance qui se posent à eux. « Comment assurer la bonne marche de notre démocratie dans les projets d’aménagement ? » ; telle pouvait être la formule-maîtresse de ce rendez-vous qui avait le mérite de réunir les universitaires autour d’enjeux concrets d’intérêt général, bien loin de la caricature contemplative et profiteuse à laquelle on les a parfois hélas assignés.

L’occasion pour moi de contribuer à une réflexion personnelle sur deux engagements. L’un associatif, celui de l’association 55 citoyens pour Limoges au sein de laquelle nous nous efforçons de réfléchir à de nouvelles manières d’agir ensemble avec les citoyens « sans statut » pour une plus grande acceptabilité des projets publics. L’autre plus personnel, à savoir la détermination et l’affinement de mon projet professionnel, à l’heure où jamais je n’ai tant hésité entre un projet de thèse et un engagement plus direct dans le monde du travail autour des questions d’aménagement, justement. Viendra bien vite le temps du choix.

Parmi les interventions auxquelles j’ai pu assister, je retiendrai, pour les plus passionnantes :

  • Celle d’Arnaud Brennetot et Michel Bussi (« Une géographie impliquée en faveur de la réforme territoriale : l’exemple du  »groupe des 15 » en Normandie »), qui ont contribué à mettre en place dans cette région un collectif transgénérationnel et relativement médiatique de géographes engagés dans le débat sur la réforme territoriale et résolus à le rendre public au sens premier du terme. Un moyen de prouver que la participation des chercheurs au débat public peut s’effectuer au niveau local, que l’aide à la décision publique peut aussi passer par des engagements de la société civile, mais aussi de souligner les limites de ces mobilisations (quel effet dans le temps ? quelle marge de manœuvre ?)

 

  • Celle de Christophe Parnet (« La métropole comme demande politique locale de territoire : le cas de Lyon »), qui a souligné combien la création de la Métropole de Lyon s’était faite dans le plus grand secret, comme effet de relations de pouvoir, par simple accord entre deux hauts responsables politiques locaux, en cela largement aidé par le cumul des mandats permettant aux élus municipaux de faire valoir leur projet en tant que sénateurs, qu’ils sont aussi ;

 

 

 

 

  • Celle de Claudy Lebreton, ancien président de l’Assemblée des départements de France, à la tête du département des Côtes-d’Armor jusqu’en 2015, qui s’est vu confier par le gouvernements deux rapports sur le rôle du numérique dans l’avenir des territoires, puis sur la nécessaire réforme de la politique d’aménagement du territoire en France (davantage de démocratie notamment !), et plaidant en faveur d’une véritable décentralisation ;

 

  • Et enfin, l’atelier en deux parties consacré au quartier populaire de La Villeneuve. Ce quartier prioritaire, à cheval sur les communes de Grenoble et Echirolles, tristement médiatisé en 2010 après plusieurs heurts ayant conduit à la mort d’un jeune du quartier et au triste discours ultra-sécuritaire de Nicolas Sarkozy, a fait l’objet dans la foulée d’un premier projet de rénovation contesté par les habitants en raison de son aspect assez directif et imposé sans réelle concertation. La mobilisation d’un tissu associatif et social dynamique, l’arrivée en 2014 d’une nouvelle équipe municipale menée par l’écologiste Eric Piolle, et surtout le concours des universitaires grenoblois (géographes, urbanistes, architectes…) ont permis l’émergence d’un nouveau projet, très largement porté par un impératif de co-construction et d’empowerment (autrement dit de transfert de compétences et de dialogue mutuel et horizontal entre riverains-usagers, décideurs et experts). Une démarche extrêmement intéressante, qui réinterroge profondément les manières de faire les territoires en France, mais qui pointe aussi l’inégalité des territoires face aux moyens de faire émerger les solutions. En effet, m’est venue une réflexion : s’il n’est évidemment pas question de remettre en cause les difficultés traversées par le quartier ces dernières années (au contraire), l’attention médiatique et la dureté des épreuves récentes n’ont-elles pas favorisé une solidarité locale tout-à-fait vertueuse ?
    Par un discours extrêmement volontaire, l’institution académique grenobloise réaffirme sa responsabilité sociétale de ne pas se contenter de faire des recherches « sur », mais aussi de faire des recherches « avec », au service du territoire sur lequel elle exerce et des habitants qui l’entourent, notamment en ouvrant ses murs à la population via un tiers-lieu. Mais que peuvent faire les villes qui n’ont pas la chance de posséder d’écoles d’urbanistes et d’architectes* ? Dont les décideurs locaux, tristement défensifs et méfiants, demeurent hermétiques à la valeur de l’expertise d’usage dont les habitants sont les détenteurs ? Dont les techniciens, abandonnés à leurs réflexes corporatistes et technocratiques en l’absence de volontés publiques de les ouvrir à la société civile, restent arc-boutés sur leur certitudes ?

 

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En somme, il s’agit de se demander si La Villeneuve, malgré un lourd héritage, n’a pas aussi pu compter sur un contexte favorable à la construction d’une réflexion commune (élus, chercheurs, citoyens…), contexte dont tous les quartiers ne peuvent bénéficier. Pour favoriser l’égalité des chances de tous les territoires face à ces défis, l’Etat, plutôt que de freiner des quatre fers, n’aurait-il pas à assumer son rôle d’acteur majeur du renouvellement des modes de gouvernance en assumant une fonction d’incitateur et de facilitateur des démarches locales de co-construction ? D’autres impératifs m’ont empêché d’assister à la fin des débats, mais je ne doute pas que des compte-rendus constructifs en seront tirés. Alors peut-être pourrai-je complètement prendre la mesure de cette contribution au débat sur le devenir nécessaire de la participation citoyenne à l’aménagement du territoire. La diversité et la qualité des présentations durant ce Colloque permettait au moins de saisir combien la recherche universitaire a toute sa part à prendre dans la mise en place de solutions d’intérêt général.

* Je me souviens ici d’un enseignement tiré d’une exposition sur les projets architecturaux à Limoges en 2010, où l’organisatrice reconnaissait le rôle capital de l’institution d’enseignement dans l’émergence de projets au service de la ville où elle réside.

Crédit photo : CIST 2016, @reseau_urbain







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