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> LGV : tout reste à faire après le rapport Delebarre

31072017

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S’il consacre enfin l’abandon du tout-LGV, et s’il est porteur d’idées intéressantes (électrification de Poitiers-Limoges, reprise du TGV Brive-Lille…), le rapport de Michel Delebarre sur l’accessibilité du Limousin demeure quasiment silencieux sur les liaisons transversales. En outre, par son refus de défendre une option forte pour améliorer la liaison entre Paris et Limoges, il entretient l’idée que le POLT, concurrencé par la toute nouvelle LGV Tours-Bordeaux, pourrait se satisfaire d’une amélioration a minima. Il faudra une prise de position forte de la part des élus pour éviter un atermoiement préjudiciable.

réduction temps parcours ferroviaire 1978 2013

Gains de transport entre Paris et la province entre 1978 et 2013. Limoges, grande oubliée des innovations nationales… (c) UMR ESO, pour RFF.

Michel Delebarre, sénateur PS du Nord, a enfin remis le rapport (« Accessibilité du Limousin et des territoires limitrophes », consultable en ligne) que Manuel Valls, alors Premier ministre, lui avait commandé en décembre 2016 pour réfléchir aux solutions pour désenclaver le Limousin. Cette commande, partant du constat du déclin des dessertes en Limousin, ces trois dernières décennies, et consécutive à l’annulation par le Conseil d’Etat de la Déclaration d’utilité publique le 15 avril 2016, laissait déjà présager l’abandon définitif du projet de LGV Poitiers-Limoges. Aujourd’hui, les conclusions du rapport vont ouvertement dans le sens de cet abandon, comme le laissait déjà entendre Emmanuel Macron. On peut légitimement s’en satisfaire, tant ce projet, dans sa forme autant que dans son essence, a pollué la capacité des acteurs locaux à ébaucher de façon critique et constructive un projet alternatif et porteur pour le Limousin.

Mais maintenant que se dessine a priori la fin du feuilleton LGV, par quoi compenser le retrait d’un projet qui a monopolisé les discours et hélas les finances publiques depuis dix ans ? Comment assurer la desserte d’un territoire en marge, fragilisé par la création d’une nouvelle région immense et hélas peu solidaire ? Zoom sur les propositions alternatives avancées par ce document.

L’abandon des projets LGV, enfin acté

Le rapport de M. Delebarre comporte plusieurs bonne nouvelles qu’il s’agira de concrétiser. La première d’entre-elles réside donc en la préconisation explicite d’un abandon définitif du projet de ligne nouvelle à grande vitesse entre Poitiers et Limoges (p. 33). Critiqué ces dernières années par plusieurs instances politiques et économiques, des experts et de nombreux citoyens (Commission Mobilité 21, FNAUT, Cour des Comptes, élus de l’Indre, de la Vienne ou de la Creuse…), ce projet est battu en brèche tant pour son incohérence budgétaire que pour les nombreux territoires qu’il laisserait à l’abandon. M. Delebarre (p. 35) met aussi en évidence à raison que l’hypothèse d’un rattachement de la ligne classique à une future LGV Paris-Orléans-Clermont-Lyon (dite POCL) est plus qu’hypothétique, pour les mêmes raisons financières. Enfin, il signale aussi que les relations finalement mises en place avec l’ouverture de la LGV Tours-Bordeaux en juillet 2017 entre Paris et Poitiers, ne laisseraient finalement que peu de place à des raccordements performants pour les hypothétiques rames TGV qui bifurqueraient à Poitiers vers Limoges (seulement 4 trains par jour apporteraient des améliorations notoires de temps de parcours dans les conditions actuelles !). Raison de plus pour « laisser tomber » l’option LGV, donc.

Paris-Limoges en 2h40 : entre Poitiers et Orléans, ne faut-il pas choisir ?

A ces hypothèses « LGV », M. Delebarre préfère donc une amélioration des liaisons existantes, sur POLT comme sur Poitiers-Limoges.

[…] pour les choix à opérer rapidement pour l’avenir, je recommande d’envisager des aménagements et des améliorations de desserte à la fois sur la ligne existante Limoges-Poitiers et sur la ligne historique POLT.

En somme, pour la première fois dans un propos se voulant « post-LGV », ce n’est plus POLT qui concentre les attentions, puisque la liaison classique existante Poitiers-Limoges est présentée en alternative. Cette proposition inédite de faire de la liaison TER une nouvelle opportunité de desserte entre Paris et Limoges me semble hélas porteuse d’incertitudes.

Concrètement, l’idée ici développée par le sénateur Delebarre est de parvenir à des gains de temps de parcours conséquents entre Paris et Limoges non plus exclusivement via la ligne historique POLT, mais via la ligne classique entre Poitiers et Limoges, moyennant des travaux sur cette dernière. Il s’agit en fait de faire profiter Limoges de l’ouverture de la LGV Tours-Poitiers-Bordeaux, qui a mis la préfecture poitevine à moins de 2h de Paris. On se dit que ce serait un juste retour des choses, tant les collectivités limousines ont dépensé pour cette LGV (leur participation au financement de la LGV Sud-Europe-Atlantique s’expliquait par le fait que c’est sur cette ligne que devait se connecter la LGV Poitiers-Limoges). Une fois les travaux réalisés sur la ligne classique, les gains escomptés en termes de temps de parcours seraient donc suffisamment importants pour inciter une partie des voyageurs empruntant POLT pour rallier Paris à préférer le passage par Poitiers… mais il s’agirait en parallèle de veiller à ce qu’ils demeurent modérés pour ne pas complètement assécher POLT, et donc parvenir à ce que les deux options soient gagnantes.

En somme : d’un côté, des rames TGV circuleraient à vitesse normale sur une voie modernisée jusqu’à Poitiers, puis continueraient à grande vitesse pour Paris, pour un trajet de 2h30. Sur cette même ligne pourraient aussi circuler des TER en complément, de manière à renforcer les liens entre les deux capitales régionales déchues. De l’autre, une ligne POLT rénovée (suppression de passages à niveaux, correction de tracés, nouveau matériel…) permettrait une desserte efficace en Intercités entre Limoges et Paris, aux alentours de 2h30 également. Une répartition « naturelle » des trafics serait donc attendue, sans doute en fonction des préférences budgétaires de chacun.

[…] si le temps de parcours entre Limoges et Paris [par la ligne classique Limoges-Poitiers, ndla] peut passer en dessous du temps de POLT, le gain de temps sera moindre qu’avec la LGV Poitiers-Limoges, et donc la répartition des usagers entre POLT et les liaisons Paris-Poitiers-Limoges via la LGV SEA sera plus équilibrée en fonction du surcoût de l’utilisation du TGV par rapport au train classique.

[…]

Une desserte « légère » via un petit nombre de TGV complété par des TER directs jusqu’à Poitiers permettrait aux voyageurs les plus pressés de rejoindre ou quitter Limoges en empruntant la ligne à grande vitesse Paris-Bordeaux. Sans « concentrer » tous les voyages sur cette liaison, la place resterait pour l’utilisation du POLT avec une desserte optimisée. La ligne POLT, qui assure une desserte plus fine du territoire, avec Uzerche, Cahors, mais aussi La Souterraine et Vierzon, resterait privilégiée par les usagers qui y trouveraient des tarifs plus attractifs et un gain de confort important, leur permettant de vivre le temps passé dans le train comme du temps qui n’est pas perdu. Le Limousin trouvera aussi, avec cette politique équilibrée, un double accès dans Paris, via la gare d’Austerlitz ou la gare Montparnasse.

C’est ici que l’idée a priori séduisante me semble moins convaincante. Comment garantir un équilibre entre les deux options ? M. Delebarre estime les deux options complémentaires : la première (par Poitiers) servant à renforcer la cohésion régionale, l’autre à renforcer les liens avec Paris sans délaisser le centre de la France. Cela s’entend, mais n’est-ce pas utopique ? Surtout, l’idée de faire circuler des TGV sur ligne classique entre Poitiers et Limoges, option certes plus économe que la construction d’une LGV, pose de sérieuses questions quant au financement d’une pratique que l’on sait très coûteuse. C’est d’ailleurs ce qui a amené la Région Nouvelle-Aquitaine à abandonner le financement du TGV Brive-Lille, que M. Delebarre propose pourtant de remettre lui aussi en service (à juste titre à mon avis).

Electrifier la ligne entre Poitiers et Limoges pour la rendre plus attractive et ainsi offrir une alternative à la mise en quatre voies de la RN 147, est une hypothèse très intéressante, car ces deux villes ont des choses à se dire et gagneraient à se regarder autrement qu’en concurrentes. Mais encore faudrait-il ne pas être trop gourmand en menant de front deux chantiers permettant l’un comme l’autre à Limoges d’être à moins de 2h40 de Paris. Nos capacités de financement sont-elles à cette hauteur ? Le potentiel de trafic entre Poitiers et Limoges cumulé à celui des territoires de l’Indre et du Cher, est-il à même d’assurer le succès parallèle des deux options ? Comment garantir que l’un des projets ne se fasse pas au détriment de l’autre ? Qu’un service très ambitieux sur l’une des lignes ne soit pas handicapé par la mise en place d’une desserte concurrente sur l’autre ? Que les passagers les plus pauvres soient contraints à un omnibus de seconde zone ? Pourquoi cette impression, partagée d’ailleurs par Frédéric Soulier, maire LR de Brive (Le Populaire du 28 juillet), de n’avoir pas su prendre de manière plus résolue le part de l’une ou de l’autre des options ? La modernisation de Poitiers-Limoges est bien entendu essentielle, mais ne peut-on penser que sa vocation est avant tout de garantir une desserte régionale de qualité, quand celle de POLT est aussi de demeurer un maillon d’intérêt national ? On est donc en droit de ne pas partager l’optimisme de M. Delebarre, dont la réussite des projections demeure toutefois assortie d’un vœu pieu, celui d’une discussion constructive entre Etat et Région :

Cette option, qui aboutit à rendre un service d’équilibre du territoire à la fois par le POLT en « Train d’équilibre du territoire » et par un mixte de TER et de TGV n’est pas classique, mérite d’être approfondie en termes de gouvernance, et nécessitera des discussions approfondies sur les rôles respectifs de l’État et de la Région Nouvelle Aquitaine dans la mise en place de ce service.

L’idée de moderniser conjointement les deux axes est donc autant enthousiasmante qu’incertaine.

Pour ce qui est de POLT, l’idée d’une amélioration des temps de parcours au prix de travaux et d’une amélioration des véhicules, promise par l’Etat, me semble plus fiable, une trentaine de minutes pouvant être gagnée sur la liaison Paris-Limoges. Mais là encore, je pense qu’il faudra rester vigilant : il ne faudrait pas que l’arrivée de connexion Wi-Fi dans les futures rames Intercités entre 2020 et 2025 (ou la mise en place de vieilles rames TGV Atlantique sur POLT, comme réclamé par une pétition récente), ne soient que les petites compensations apportées aux quelques irréductibles voyageurs qui continueront d’emprunter une ligne POLT qui entre temps aura perdu en efficacité, faute de travaux d’infrastructures suffisamment ambitieux… L’une des déclarations finales ne me semble pas dissiper suffisamment les doutes :

Il appartiendra aux collectivités concernées par la ligne POLT, en concertation avec l’État, de se prononcer sur ces améliorations à poursuivre rapidement pour conforter chez l’usager l’envie d’utiliser cette ligne et sa confiance en son bon fonctionnement.

Les décideurs comptent-ils « conforter l’envie » de l’usager autrement que par de simples améliorations de la 4G ?

Liaisons transversales : peut mieux faire !

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La ligne Limoges-Angoulême à Exideuil (16), gare fermée depuis l’an dernier. (c) L. D, 2013.

Je suis d’accord avec l’idée que la création de la nouvelle grande région suppose des améliorations substantielles entre les villes appartenant autrefois à des régions différentes (principalement Poitiers-Limoges, on vient de l’évoquer, et Bordeaux-Limoges, qui fait l’objet de réflexions approfondies de la part de la Région Nouvelle-Aquitaine). M. Delebarre reste en revanche fort peu loquace quant à l’avenir des liaisons transversales vers l’est, pourtant essentielles pour assurer le désenclavement des territoires centraux et des marges des nouvelles grandes régions. Tout juste trouve-t-on :

Je tiens d’ores et déjà à souligner l’importance qu’il y aurait pour la région Nouvelle Aquitaine à entamer des discussions avec sa voisine Auvergne-Rhône-Alpes afin de coordonner les horaires des liaisons « transfrontalières », qui permettent notamment à Aurillac d’accéder aux trains vers Paris à Brive.

Au-delà, aucun mot concret sur les moyens de parvenir à relancer les liaisons suspendues, qu’il s’agisse d’Ussel – Clermont-Ferrand ou de Limoges – Guéret – Montluçon – Lyon, alors que leur devenir est crucial pour la cohésion territoriale. À peine plus au sujet d’Angoulême – Limoges, bien malade pourtant, ou de liaisons dynamisées entre Brive et Bordeaux. Rien non plus sur l’électrification de Saint-Sulpice-Laurière – Guéret – Montluçon, promise depuis des années, et qui pourtant serait tout à fait complémentaire de la modernisation de Poitiers-Limoges. Sans doute aurait-il été pertinent de missionner une étude sur la desserte ferroviaire du grand Massif central…

En définitive…

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Passage du dernier TGV Brive-Lille en gare de Limoges (30 mai 2016). Cette liaison relancée peut constituer une solution à court terme pour limiter les effets de la relégation. (c) L. D., 2016.

Au final, si ce rapport a le mérite d’évacuer la relance de la LGV, et si je suis convaincu par l’idée de moderniser la ligne classique Poitiers-Limoges, l’idée a priori stimulante d’en faire une alternative à la liaison Paris-Orléans-Limoges, me semble à terme préjudiciable à l’avenir de la ligne POLT historique. Je suis dubitatif quand à la circulation de TGV entre Poitiers et Limoges, qui pourraient assécher POLT et donc à terme recréer les effets néfastes de la LGV Poitiers-Limoges sur la liaison classique. Nos territoires peuvent-ils se permettre un projet en demi-teinte, qui peine à choisir entre deux options séduisantes mais potentiellement réciproquement excluantes ? Ce sera aux acteurs politiques de trancher, enfin.

Je trouve en revanche que le retour des circulations TGV Brive-Limoges-Roissy-Lille est porteur d’opportunités plus intéressantes et moins concurrentes, en ce qu’il permet l’ouverture au réseau européen que l’arrivée à Paris-Montparnasse de rames TGV venant Limoges et Poitiers, certes plus rapides, ne peut assurer. Si cette liaison était effectivement déficitaire, l’absence de communication faite à son sujet n’y était sans doute pas pour rien.

Je regrette enfin que le rapport n’ait pas fait de l’amélioration de POLT le cœur de son développement, et ne s’inspire qu’à la marge des propositions faites dans le cadre du projet « THNS – Des trains pour tous » dont j’ai déjà parlé ici. Les liaisons transversales, régulièrement négligées, brillent aussi par leur absence.

Ce rapport n’a certes de vocation qu’indicative. Le plus difficile sera sans doute de créer les conditions de la construction collective d’un nouveau projet fédérateur, sérieusement financé, et de s’épargner un nouveau gaspillage monumental d’argent public comme l’a impliqué le projet LGV Poitiers-Limoges. Gâchis autant déplorable qu’imputable à l’aveuglement de certains responsables politiques qui ont cru bien faire en s’obstinant à défendre un projet bancal. La proposition à deux têtes qu’avance M. Delebarre me semble hélas préfigurer de nouveaux affrontements de vues entre des responsables politiques que l’on attend pourtant au tournant. J’espère me tromper !




> Des pistes d’action pour lutter contre le déclin du commerce en ville.

31032017

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Capture d’écran 2017-03-15 à 22.08.38Le 16 mars dernier, j’assistais à Marne-la-Vallée à une journée très instructive consacrée aux « espaces urbains vacants ». Organisée par l’Ecole d’urbanisme de Paris (EUP), elle-même installée sur le campus de Champs-sur-Marne, cette journée réunissait des chercheurs et plusieurs professionnels, qui ont mis en évidence les nouvelles pratiques à l’oeuvre dans la résolution de ce mal qui touche nos villes.

Cette problématique d’actualité constitue une évidence visuelle et politique dont chacun peut prendre conscience à Limoges (ou ailleurs), à l’aune du nombre de vitrines closes, de façades décaties, de bâtiments en friches… Les élus et les citoyens sont souvent désemparés face à ce déclin des quartiers historiques et résidentiels, même s’il est évident que les choix d’aménagement opérés par les premiers, et les pratiques des consommateurs que sont les seconds, sont en cause.

Les intervenants de la journée ont donc apporté leur pierre à l’édifice de la reconstruction des centres historiques en perdition. Dans un premier temps, il s’agissait de rappeler en quoi agir sur les espaces urbains vacants n’est pas chose aisée : la très grande diversité des sites (ancienneté de la vacance, type de bâti…), l’absence de recensement, la difficulté de parfois en retrouver les propriétaires sont autant de contraintes à gérer.

Parmi les présentations, deux ont tout particulièrement retenu mon attention.

La première fut effectuée par la « Fédération des Boutiques à l’essai ». Cette structure associative est née du constat tristement classique effectué par la municipalité de Noyon, dans l’Oise, d’une très forte vacance de ses commerces de centre-ville. L’idée est de permettre à un porteur de projet d’expérimenter une idée de commerce dans un local vacant, pour une période-test de 6 mois. Le postulant est auditionné par un comité de sélection composé d’élus, du manager de centre-ville, de l’association des commerçants, de représentants des chambres consulaires, du promoteur privé associé et aussi de la banque, du comptable et de l’assurance qui se portent garants. S’il est sélectionné, l’heureux élu bénéficie d’un local à loyer modéré sans travaux de gros œuvre, d’un accompagnement en amont de son installation (business plan) et en aval (suivi après ouverture), d’un financement préférentiel octroyé par le conseil municipal (prêt à taux 0%) et bien entendu du réseau de partenaires et de l’assistance juridique et méthodologique de la Fédération. Ce dispositif a le mérite de dépasser l’aspect curatif de la « boutique éphémère », et de rassurer les promoteurs privés rassurés par un tel accompagnement du commerçant et qui de fait seront plus enclins à alléger le loyer.
L’idée a séduit et donc essaimé dans plusieurs autres villes en France. Le bail est renouvelable une fois, et peut aboutir sur une pérennisation de l’activité. Un outil qui s’avère donc intéressant dans la relance de l’activité en ville, y compris en termes d’image et de volonté politique, d’autant que le Fédération, régulièrement sollicitée par les gestionnaires de grandes surfaces pour relancer les galeries commerciales, se refuse à intervenir dans ces contextes dont on sait qu’ils contribuent à miner l’activité dans les quartiers centraux.
On pourra néanmoins regretter l’absence à ce jour de prise en compte de la parole citoyenne et habitante dans les comités de sélection, mais l’évocation de cette lacune lors de la table-ronde a semble-t-il positivement interpellé le représentation de l’association.

L’autre intervention était assurée par l’association « Rues du Développement durable » (RDD). Installé à Saint-Etienne, ville en récession durement marquée par la crise industrielle, le collectif s’appuie sur le même constat d’une forte vacance dans des quartiers résidentiels de la ville, où la concurrence des supermarchés et la tendance à l’uniformisation commerciale minent le tissu de proximité.

RDD fait office de facilitateur entre les porteurs de projets et les autorités. L’association s’engage dans la difficile recherche des propriétaires de locaux parfois abandonnés depuis de nombreuses années et donc fait profiter les porteurs de projets de sa bonne connaissance de l’état actuel et local de la vacance. RDD peut aussi souscrire un emprunt bancaire, négocier avec le propriétaire la gratuité ou la progressivité du loyer, et met à disposition un réseau informel de partenaires (artisans notamment). L’association incite également l’épargne populaire pour parvenir à l’achat de locaux. En outre, fait très stimulant, l’association met en place des ateliers avec les habitants pour sonder leurs aspirations en termes de services, et ainsi faire en sorte de trouver les porteurs de projets qui soient les plus en adéquation avec les besoins de la population, notamment des acteurs de l’économie sociale et solidaire. Un bon moyen d’éviter la mono-activité et la gentrification ! L’association a diversifié son activité en promouvant une Université populaire et en créant des bureaux partagés en plein cœur du quartier populaire et alternatif de Crêt de Roch.

La responsabilité des professionnels est d’autant plus grande pour orienter décideurs et usagers vers de nouvelles pratiques, qui fassent figure de remèdes à cette crise et qui dans le même temps intègrent les nouveaux enjeux de la biodiversité ou de la sobriété énergétique. Il convient de signaler qu’il n’existe aucune solution miracle – et sans doute cela sera-t-il le cœur du propos d’Olivier Razemon, invité à en parler autour de la présentation de son livre consacré au sujet le 20 avril prochain à Limoges. Simplement, par le débat, le partage de bonnes idées, peut-être pourra-t-on faire prendre conscience à chacun du rôle éminent qu’il peut jouer dans la revitalisation de nos petites et grandes villes.




> Revue littéraire : Tour de France des villes incomprises, de Vincent Noyoux

25092016

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1507-1Sorti au printemps dernier, Tour de France des villes incomprises, de Vincent Noyoux, brosse un portrait de quelques-uns de ces coins de France à la réputation aléatoire. Pari intéressant que d’aborder une nouvelle fois la question des imaginaires géographiques en se confrontant directement à l’expérience du terrain et de la rencontre. Le résultat sera-t-il à la hauteur du défi ?

Elles sont douze à avoir été arbitrairement sélectionnées : Mulhouse, Vesoul, Guéret, Cholet, Vierzon, Cergy, Saint-Nazaire, la vallée de la Fensch, Verdun, Maubeuge, Châtel-Guyon et Draguignan. Vincent Noyoux a choisi, au fil d’une année, de s’y rendre pour vérifier si ce que l’on en dit de plutôt mal – isolement, ennui, laideur, misère… – est vrai. Deux ou trois jours sur place, à chaque fois. L’expérience est bien entendu subjective : certaines contrées ont moins de chance que d’autres au sens où elles seront visitées un jour de pluie, en plein novembre, un jour de fermeture des magasins… Qu’importe. On compte davantage sur l’engagement et la bonne foi du narrateur que sur sa bien-pensance, pour déceler le positif qui sommeille en ces petites cités.

D’emblée, on doute, car les poncifs sont bien présents. Parlant de Mulhouse : « on n’y trouve pas de bars branchés ni d’abbayes classées. (…) On n’y croise aucune célébrité. » (p. 8) Mais rapidement, la subtilité du style dénote le volontarisme de Vincent Noyoux à trouver ce qui peut plaire en ces villes. Non, ce n’est pas dans le guide touristique décalé que donne l’auteur, car celui-ci ne se prive pas de critiquer ce qui ne lui plaît pas. Mais on le sent réellement touché par ces villes dépréciées, et c’est cette sincérité, qui transparaît dans les passages très bien racontés, les émerveillements non feints, les surprises communicatives de ce road trip personnel et attachant, qui nous prouve qu’un a priori peut ne pas résister à qui sait le questionner.

On se délectera d’une sorte d’éloge de la curiosité : Vincent Noyoux se frotte à ce qu’il ne connaît pas, ce dont on parle beaucoup sans chercher plus loin, ce qu’il craint, même. On pense ici à Cergy la banlieusarde : « l’imagination s’enflamme vite et l’on en veut aux journaux télévisés, au rap, aux films brûlots sur la banlieue autant qu’à soi-même de se laisser déborder par cette paranoïa pyromane », p.61. Certes, Vincent Noyoux n’est pas tout à fait un français moyen, il est journaliste de voyage et on se dit que c’est aussi dans son métier et dans son ADN que d’aller à l’encontre de ses préjugés. Mais peu importe, ici, l’aventure personnelle, le défi personnel surpassent largement l’expérience professionnelle car on parle bien moins de patrimoine conventionnel et de crise économique que de rencontres, d’échanges et de petits plaisirs quotidiens. D’ailleurs, n’ose-t-il pas snober la gastronomie locale à Vesoul pour y préférer un étonnant et chaleureux restaurant roumain ? Préférer au discret patrimoine historique choletais les usines Pasquier ou les improbables œuvres d’un artiste contemporain local ? Descendre en règle le musée de l’Hôtel-de-ville de Mulhouse pour préférer se rire de sa déambulation de néophyte entre les voitures du musée de l’Automobile ? Décevant ? Pas du tout ! On parle ici d’un tour de France des villes incomprises : il convient donc de les décrypter, de les amadouer, de les ménager, et en aucun cas de servir une carte postale surannée et bien-pensante. « Mulhouse [et tout ce livre, ndlr], c’est d’abord un grand bras d’honneur à Jean-Pierre Pernaut » (p.12).

ob_6489f7_1Le livre se lit facilement, c’est un dialogue entre l’auteur et son lecteur. Le propos est certes parfois un peu politique, par exemple quand il s’agit de requestionner le modèle de la ville-nouvelle avec Cergy, de regretter les errements de l’économie touristique qui ose vendre une « terrine du Poilu » à Verdun, ou de déplorer l’endormissement des villes évitées par les autoroutes et lâchées par leurs petits commerces. Mais jamais trop, de sorte que le bouquin reste un livre de voyage plutôt plaisant.

Et puis c’est souvent drôle, en tout cas bien assez subtil pour que l’on ne s’offusque pas des railleries de l’auteur : « à quoi ressemble une forêt de sapins quand on lui retire ses sapins ? Probablement à quelque chose comme la Haute-Saône » (p.28) ; « Vesoul (…) ça évoque une ventouse qui n’adhère plus » (p.28) ; « Vierzon est une petite ville de 27 000 âmes située aux portes de la Sologne et aux portes de la Champagne berrichonne. Rester aux portes de tout est le propre des paillassons, mais on ne s’est pas toujours essuyé les pieds sur Vierzon. » (p.92). On pense aussi au film Bienvenue chez les Ch’tis présenté comme « documentaire des plus rigoureux sur la pluviométrie dans le nord de la France » (p. 197), ou à cette pauvre « Maubeuge à la vie nocturne de Pluton » (p. 203).

DSC_0089Et au moment où se dit que non, il va trop loin (Guéret, qui au passage n’est pas la ville la mieux sauvée du livre, comparée à « un œil crevé sur le plus ravissant des visages » (p.43) nous rappelle tristement l’épisode Technikart, et on compatit aussi avec la Fensch quand l’auteur croit voir dans l’encadrement d’une porte la Mort en personne, p. 153), on se rassure en réprimant un sourire à la lecture d’une blague un peu lourdingue sur cette préfecture du nord-est, en se disant que ses habitants se moqueront sans doute aussi gentiment de cette ville du sud-ouest… On rira notamment du festival de blagues absurdes sur Vesoul (p.31). Même quand on peine à trouver des éléments réellement positifs – on pense à la longue et sinistre description de la vallée de la Fensch ou la déprimante présentation de Maubeuge -, la qualité de la propose et l’application à parler des gens, et même à s’effacer derrière leurs pensées à eux, rend belles ces contrées. L’humour, d’ailleurs, permet souvent de relativiser les inconvénients de ces villes et rabat les clichés : « Ce jour-là, il est gris, comme partout ailleurs en cette saison » (p.31).

On rend de discrets hommages à ces citoyens ordinaires, qui se battent pour réhabiliter leurs villes. Des plus attendus : les guides-conférenciers, les commerçants, un blogueur à Vierzon, les Creusois échaudés par la provoc’ parisianiste de Technikart, le chanteur Anis à Cergy… Aux plus improbables : un papetier militaire à Draguignan, un boucher halal fan de fortifications Vauban à Maubeuge, et même les basketteurs américains du club de Cholet.

Capture d’écran 2016-09-25 à 01.07.53L’auteur parvient-il à réhabiliter ces villes ? Sans doute ceux qui n’étaient pas convaincus ne le seront pas bien davantage car ces villes ne recèlent aucun grand monument ou grand festival (l’auteur le dit d’emblée !), mais ceux qui savent lutter contre leur préjugé sauront déceler, entre les lignes, les émotions qui auront animé l’auteur. Ambiance industrielle à Mulhouse ou dans la Fensch, ambiance morbide à Vesoul, immersion picturale et littéraire à Guéret, aventure pleine de risques dans une friche cergyssoise, : on peut aussi comprendre le propos du livre comme un plaidoyer pour une curiosité subtile, ni voyeuriste ni misérabiliste, en somme pour un tourisme différent, alternatif, plus sincère et moins automatique. « On ne juge pas seulement une ville par la qualité de son patrimoine ou de ses espaces verts, mais par une foule de ressentis liés à des détails anodins : une poubelle renversée en pleine rue, le sourire d’une passante, une mauvaise toux attrapée sur une place ventée, le pain trop sec au restaurant. Une bonne séance de cinéma peut sauver un séjour. » (p. 203). Notre pays est « une mosaïque de lieux secondaires, ingrats de prime abord, décevants parfois, mais essentiels. Ils permettent au touriste de respirer, de souffler un peu entre un château et une  »ville d’art et d’histoire ». Ils rappellent surtout que la France a une histoire : telle vallée sinistrée ne l’a pas toujours été ; telle station thermale a connu des jours meilleurs ; tel port a connu un âge d’or. La population est partie, les centres-villes s’étiolent, mais ces lieux ont encore quelque chose à nous dire. Il suffit de savoir les écouter. ». « Un lieu n’est insipide que parce qu’on l’a décidé. » (p. 217)

EDIT : fichier pdf La contribution du Populaire qui rend justice à la vie étudiante guérétoise. :-)

Photo : le 12:45, M6. La gare de Guéret (L.D., 2015). Cergy (L.D., 2016).




> Revue littéraire : Faut-il pendre les architectes ?, de Philippe Trétiack

20082016

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1540-1Par ce titre provocateur, l’auteur pense retranscrire la méfiance, si ce n’est la vive opposition populaire, dont les architectes seraient l’objet en France. Il n’a pas tort à ce sujet, tant ces derniers semblent cristalliser les déboires et les échecs de nos aménagements urbains. L’objectif avoué de l’ouvrage de Philippe Trétiack, architecte de formation et journaliste de métier, est de rappeler combien les architectes ne sont pas les seuls à décider de ce qui fera le visage de nos territoires. C’est un enjeu méritoire.

Dans son ouvrage, publié en 2001 et augmenté d’une postface en 2011, Philippe Trétiack développe un chapitre parmi d’autres de l’incompréhension entre publics et experts, et y insère les décideurs politiques en ce qu’ils doivent être placés face à leur responsabilité éminente (et souvent dramatique, donc) dans les choix architecturaux.

Il s’agit dans un premier temps de rendre justice à une profession souvent incomprise, dont l’image publique, qui souffre déjà du dédain collectif pour la technique, est phagocytée par quelques superstars télégéniques et quelques projets très (trop) emblématiques, quand le gros des troupes galère en bas de l’échelle. Mais Philippe Trétiack tient aussi et surtout à cibler les ratés du milieu, qui contribuent à cette mauvaise image de l’architecture et à sa difficulté à convaincre le grand public : incapacité à communiquer, confusion des genres entres jurys et candidats des concours ou soumission au bon vouloir de certains élus locaux peu sensibles aux subtilités de la création architecturale apparaissent comme les symptômes de cette crise identitaire. Cette plongée dans les coulisses du milieu (les concours, les relations entre architectes…), quoique très cynique, est fort instructive.

De ce fait, on était en droit de s’attendre à une réflexion approfondie sur la démocratisation de l’accès et de la production de la culture, et sur la responsabilité que les responsables politiques détiennent dans ce cercle vicieux de l’incompréhension.

L’auteur rappelle à plusieurs reprises et à juste titre combien l’électoralisme guide l’action de nombre de grands barons, et produit ainsi à tour de bras du clinquant, du kitsch, de l’uniforme (cf. à ce sujet le bon coup de gueule de J.-P. Blais en 2014), voire du médiocre. L’idée centrale, c’est que l’architecture ne peut pas tout, toute seule, et que « parier sur des vérandas ajoutées en façade et de la peinture fraîche sur les pignons pour conjurer le chômage et la violence » (p. 161) ne peut suffire, n’en déplaise à certains.

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L’église de la Sainte-Trinité de Genève, arch. Ugo Brunoni. (c) L.D., 2014

Cependant, la critique politique ébauchée, prometteuse, s’avère décevante car à mon sens trop peu courageuse et explicite.

On désespère au fil des pages de ne trouver davantage de propositions concrètes pour dépasser cet état de fait. À peine l’auteur ose-t-il quelques suggestions, pour certaines très intéressantes il est vrai : insérer une charte de qualité architecturale dans la création des logements sociaux, en finir avec les permis de construire attribués à la seule vue d’esquisses, solliciter les fonds de la Française des Jeux pour financer l’architecture comme cela se fait outre-Manche. Malheureusement, elles sont souvent incantatoires (attirer davantage les architectes dans la fonction publique, prévenir la privatisation des entrées de ville), et leur iconoclasme caricatural et grinçant en devient démagogique (créer une école de la maîtrise d’ouvrage pour rééduquer les élus).

Pire, l’auteur fait part d’une méfiance assez dommageable à l’égard de nombre d’opportunités de résolution. Ainsi, si l’on peut admettre l’idée que la pluridisciplinarité croissante des équipes est peut-être dans certains cas excessivement mondaine, on pourra regretter la défense très frileuse de l’apport de la sociologie ou de la philosophie à la théorie architecturale. On se plaindra encore davantage de l’attaque en règle contre les paysagistes, accusés de théoriser à l’infini sans résultats. Selon l’auteur, les architectes seraient les seuls à se saisir de la virtualité pour penser concrètement le monde réel ! La pensée écologiste, résumée à l’action de quelques « khmers verts » (p. 199), vertement critiqués pour leur soi-disant dogmatisme, est expressément évacuée (mais il faut se souvenir que le livre date de 2001 et que depuis l’architecture durable a fait des progrès). Idem pour les défenseurs du patrimoine, qui iraient à l’encontre de la création – mais là encore, on a avancé depuis dans la réconciliation de la valorisation et de la création ; je pense à la très belle exposition « Un bâtiment, combien de vies ? » présentée à Paris en 2015 et dont j’ai déjà parlé ici, notamment en lien avec les problématiques limougeaudes.

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Traduction aléatoire sur une annonce de chantier, Cerbère (Pyrénées-Orientales). (c) L.D., 2016.

En outre, cibler l’inculture des élus, quand bien même elle est effective, ne me paraît pas bien faire avancer les choses. Beaucoup de progrès ont été faits dans la vulgarisation de l’architecture (on pense à la Cité Chaillot, redoutée par l’auteur, mais aussi aux Centres d’interprétation de l’architecture et du patrimoine mis en place dans les Villes et pays d’art et d’histoire – VPAH – qui manque toujours cruellement à Limoges). On déplorera un certain snobisme, validé par une succession de références d’initiés oscillant entre la private joke, le name dropping et le règlement de comptes ad hominem (il fallait bien un peu de latin dans cette phrase franglaise). En dépit d’un style agréable à lire, le nombre incalculable d’exemples architecturaux étouffe par l’absence de photographies, vraiment pas compensée par les quelques esquisses insérées entre certaines pages. Citer des œuvres qu’on assassine, pourquoi pas, mais sans images, le lecteur qui n’est pas du métier peinera sans doute à se figurer concrètement les réalités de l’architecture et juger les reproches de Philippe Trétiack comme il se doit.

Enfin, alors que le livre s’était donné pour objectif de cibler la responsabilité des politiques dans le « drame » architectural, on s’étonne de ne trouver presque aucune piste de réflexion sur une plus grande intégration du savoir d’usage et de la parole habitante dans les projets – ce n’était pas encore « à la mode » et peut-être est-ce là l’explication. Là encore, nous avons fait du chemin depuis 2001, mais la mise à jour effectuée en fin d’ouvrage en 2011 par l’auteur ne permet pas de nuancer la « force d’inertie » d’un secteur associatif qui pratique le « racket » (p. 69), et va jusqu’à enfoncer le clou du mépris en évoquant l’« insupportable pouvoir de nuisance des associations de quartier » (p. 203).

Le livre est hélas parfois peu élégant quand il s’agit notamment d’évoquer la relative discrétion des femmes architectes, dont « résulte une absence de sensualité » (!) (p. 47) et qui paraissent pouvoir se démarquer avant tout par leur look, régulièrement évoqué au fil des pages. L’auteur nous perd parfois dans des enchaînements d’études de cas trop peu détaillées et dans des formules à l’emporte-pièce, sans toutefois nous ennuyer complètement.

Les pamphlets ont leur intérêt, mais celui de Philippe Trétiack ne me convainc que partiellement tant la diatribe est théâtrale et je le crains, peu accessible. Tant et si bien que les hommages effectués à l’égard de quelques rares confrères ou élus en paraîtraient au mieux maladroits, au pire suspects. Plaisamment peu parisianiste (nombreux exemples pris en Province), le livre aurait pu insister sur ce qui fait la spécificité des projets évoqués dans les régions et sur ce qu’ils peuvent apporter à la réflexion globale. « Il n’est de grand architecte qu’associé à un grand maître d’ouvrage » (p. 176). Admettons. Et après : pour qui ? avec qui ?

Que l’on soit conservateur ou non, il y a donc du bon et du moins bon dans cet ouvrage à saluer pour ce qu’il donne à voir des relations houleuses entre le pouvoir et ses bâtisseurs, mais qui gagnerait à être complété d’une réflexion plus positive. Dommage que la mise à jour de 2011 n’y parvienne que trop peu. Si seulement cet ouvrage pouvait avoir convaincu les sceptiques de l’intérêt d’une pratique architecturale généreuse, ni trop régionaliste ni aseptisée, qui requestionne en profondeur notre mécanisme démocratique…

> Faut-il pendre les architectes ? de Philippe Trétiack, Points, 2001 (rééd. 2011), 217 p. (8,30 €)




> Revue littéraire : Manifeste du Tiers paysage, de Gilles Clément

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S’il demeure peu connu du grand public, Gilles Clément est sans doute l’un des paysagistes français contemporains les plus réputés, titulaire de la chaire annuelle de création artistique au Collège de France en 2011-2012, professeur à l’Ecole nationale supérieure du paysage de Versailles à partir de 1979, lauréat du Prix du Paysage en 1998. Né dans l’Indre, il est établi dans la Creuse depuis quarante ans et puise largement dans ce territoire les réflexions qui nourrissent ensuite son travail de jardinier.

Impliqué autant dans des projets opérationnels que dans la production permanente d’une réflexion sur la place et le rôle des sociétés humaines dans les processus naturels, Gilles Clément est l’auteur d’un grand nombre d’ouvrages dont l’objectif commun est de rendre accessible au plus grand nombre ces théories et expériences, toutes critiques à l’égard des divagations de notre société contemporaine, productiviste et court-termiste.

Il ne cesse de rappeler l’homme à un brin de modestie, en soulignant combien lutter contre les équilibres biologiques est vain et funeste. On retient notamment de son action la conceptualisation de trois concepts-clés, tous liés à cette idée d’un jardinier-observateur : celui du « jardin en mouvement » (penser le jardin comme un lieu où le concepteur travaille au maximum en accord avec le va-et-vient naturel des espèces) celui du « jardin planétaire » (l’idée que le monde est un jardin, que chaque être humain en est le garant et en est donc responsable), et enfin celui du « tiers-paysage » (tout espace végétal qui n’est ni cultivé, ni forestier), qui a fait l’objet du Manifeste dont je parle ici.

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Si cet ouvrage a une résonance locale particulièrement forte, c’est parce que le concept de « tiers-paysage » naît d’une expérimentation menée au début des années 2000 pour le compte du Centre international d’art et du paysage de Vassivière. On peut d’ailleurs découvrir au printemps la Prairie fleurie qu’il a conçue au sein du parc des sculptures, et qui matérialise à la fois les concepts du « jardin en mouvement » et du Tiers-paysage. Gilles Clément est d’ailleurs un acteur engagé localement. Candidat en position non-éligible sur la section creusoise de la liste Europe Ecologie lors des élections régionales de 2010, présent lors du rassemblement Alternatiba à Limoges en septembre dernier, il a marqué de sa présence les différentes saisons de l’Université rurale du paysage du Pays Ouest Creuse, dont j’ai déjà salué l’approche résolument innovante, et dont il était le parrain. Au gré de plusieurs conférences passionnantes, il avait pu faire part au public combien le paysage et la richesse biologique du Limousin devaient inspirer notre curiosité et favoriser notre humilité vis-à-vis de cette nature qui nous englobe.

Dans cet ouvrage, paru il y a déjà douze ans, l’auteur-scientifique défend avant tout et ardemment les espaces délaissés – friches, bords de route, lisières de champs … – comme des havres de biodiversité. L’existence même de ces lieux de marges peu ou pas convoités (car peu sûrs, isolés, inaccessibles, foncièrement ou financièrement peu intéressants), est donc un salut pour cette biodiversité dont on évoque de plus en plus souvent le péril. Le propos est nécessairement politique – la définition du Tiers-paysage est d’ailleurs mise en parallèle de celle du Tiers-Etat, groupe majoritaire mais méprisé et plein de ressource – ; Gilles Clément cible les limites de l’ultralibéralisme en ce que ce système soumet la diversité naturelle à la rentabilité. Or c’est faire preuve d’un court-termisme coupable que de privilégier la seconde à la première, qui n’a pas attendu que nous mettions en place nos systèmes économiques bancals et inégalitaires pour exister. Privilégier la richesse naturelle permet donc de réconcilier l’action de l’homme et le salut de notre planète en mettant fin à la spirale infernale qui chaque année mène à la disparition de nombre d’espèces vivantes et hypothèque chaque jour davantage le devenir de notre civilisation.

On comprend donc que le Tiers-paysage peut constituer le laboratoire de cette civilisation de la réconciliation. « Un espace de vie privé de Tiers-paysage serait comme un esprit privé de l’inconscient. Cette situation parfaite, sans démon, n’existe dans aucune culture connue ».

Mais dès lors, est introduite une controverse qu’il s’agit de négocier. En effet, on souhaite assurer la préservation de ces espaces délaissés, riches réservoirs de biodiversité, qui par définition sont mouvants, relatifs, éphémères, indécis. La solution brandie par certains sera de préserver certaines de ces friches, de ne plus les considérer comme espaces en creux mais comme espaces spécifiquement valorisés, ménagés, voire aménagés. On pense notamment au réflexe de plus en plus introduit dans les méthodes de jardinage, qui est de soustraire certaines zones enherbées de la fauche (à Limoges, le service des espaces verts citait d’ailleurs Gilles Clément dans sa documentation). Plus loin, on évoquera le cas des tourbières, lieux humides et fluctuants, plus-tout-fait-prés, pas-encore-forêts, qui ne devaient leur existence qu’au maintien de l’élevage, qui sont désormais sanctuarisées par des réserves naturelles où une exploitation très précise du lieu en garantit la sauvegarde. Mais ne peut-on penser que cette patrimonialisation des espaces fragiles va à l’encontre de l’insaisissable, du flou, du fluctuant ? Le fait de sanctuariser et d’artificialiser un « entre-deux-états » ne nie-t-il pas la possibilité de ces mouvements naturels ?

Gilles Clément résout cet apparent paradoxe : il s’agit en fait de refonder complètement notre façon d’aménager l’espace en nous remettant au niveau de la nature, en cessant de prétendre la dominer et en choisissant de « faire avec » plutôt que d’exploiter. En somme, décloisonnons et acceptons délibérément de faire du partiel, du temporaire, cessons d’accumuler et d’hypothéquer, car il en va de la survie de l’ensemble des éléments naturels dont nous ne sommes qu’un composant.

Si l’on a dans un premier temps du mal à cerner l’avis de l’auteur sur la stratégie patrimoniale adoptée par nombre d’écologues, exploitants forestiers et aménageurs depuis la fin du XXe siècle (prône-t-il la fin de la politique du patrimoine naturel telle qu’elle est menée actuellement ?), l’idée apparaît plus claire en fin d’ouvrage : Gilles Clément défend la création d’ « espaces de Tiers-paysage de grande dimension afin de couvrir l’étendue des espèces capables d’y vivre et de s’y reproduire ».

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On comprend avoir à faire à un propos éminemment post-capitaliste, plutôt décroissant, qui défend l’harmonie du vivant, sans hiérarchies mais sans angélisme : l’homme conserve un rôle essentiel de garant de cet équilibre ! En militant pour le « non-aménagement », en signant cet éloge de la friche, de l’imprévu, de l’indécision, Gilles Clément bouleverse donc nombre de schémas solidement ancrés dans les réflexes d’action des responsables politiques. Mais il le fait en rappelant que tous êtres vivants confondus, nous sommes soumis à la même finitude et que c’est dans notre intérêt à tous que d’aller dans le même sens. Loin d’être punitive, l’approche de Gilles Clément appelle en vérité l’homme à faire preuve de bon sens en se vouant à la créativité naturelle des flux et comportements biologiques et en considérant le génie naturel comme le génie du vivant, le même qui nous permet de naître, vivre, et bâtir nos sociétés. À traduire en actes ! Dans les derniers paragraphes de son Manifeste, l’auteur propose d’ailleurs des pistes concrètes appelant à « enseigner les moteurs de l’évolution comme on enseigne les langues, les sciences, les arts » et à « [nous] confronter […] aux [...] cultures planétaires […] dont les fondements reposent sur un lien fusionnel entre l’homme et la nature ». Nous ne cessons de dire que nous sommes tous dans le même bateau, alors (non)-agissons en conséquence et donnons vie à une civilisation du vivant réconcilié.

> Manifeste du Tiers paysage, de Gilles Clément, Sens&Tonka, 2014, 80 pages (9,50 €)
Première édition : Sujet/Objet, 2004. Egalement librement accessible sur le site de Gilles Clément.

Photos : Le jardin du musée du Quai Branly, réal. et photo. Gilles Clément (photo en copyleft) ; Un tiers paysage limougeaud, près de Landouge (L. Destrem, 2014).




> Vers un label Capitale française de la culture ?

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L’ancien directeur du festival d’Avignon, Bernard Faivre d’Arcier, défend dans une tribune parue dans Télérama le principe d’une « Capitale française de la culture » tous les deux ou trois ans. Un concept qui paraît éculé et qui pourtant me semble prometteur, s’il peut concerner les villes de moins de 200 000 habitants, s’il encourage bien un mouvement de décentralisation culturelle et politique, s’il associe les universités et le monde de l’entreprise, et s’il permet une juste participation du grand public à un événement dans lequel il pourrait se retrouver et trouver fierté et reconnaissance. N’est-ce pas aussi un peu le rôle de la culture ?

Alors que le magazine prépare cette année ces « Etats généreux de la Culture », grand débat se voulant participatif devant énoncer des priorités en matière d’accès à la culture et de démocratisation de sa gouvernance, cette idée est a priori un peu tarte à la crème tant le concept des nouveaux labels semblait avoir été éprouvé. À titre d’exemple, je crains que l’inflation des métropoles labellisées French Tech ne soit qu’un gage donné aux « petites » métropoles qui ont peu face aux grandes qui ont déjà beaucoup.

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Les agglomérations susceptibles de candidater. (Carte : L.D., 2016).

Ici toutefois, le concept est différent, et c’est ce qui me convainc. L’idée d’une Capitale française tous les deux ou trois ans, dans une ville de 100 ou 200 000 habitants, me paraît garantir l’attention sur un écosystème particulier à chaque fois, limitant ainsi les effets pervers d’une féroce concurrence. Et ce concept me semble tout à fait pertinent dans une stratégie de rééquilibrage territorial à rebours des positions anti-rurales ambiantes, comme dans l’optique d’une réconciliation nationale autour d’un projet collectif et positif, générateur de retombées économiques comme d’émulation intellectuelle.

Au moins trois constats ou positions retiennent mon attention et me font adhérer à la démarche :

  • le fait que l’argumentation prenne acte de la sur-représentation parisienne dans les grands projets événementiels auxquels la France candidate (JO, Expo universelle) et dans les grands projets d’aménagement d’intérêt national (Grand Paris). Voilà enfin l’occasion de valider et prolonger le timide élan de décentralisation culturelle enclenché par le Louvre-Lens et le Centre Pompidou-Metz. Ici, on irait plus loin en inscrivant au cœur des petites et moyennes métropoles de province un événement fédérateur susceptible d’attirer attention et investissements pérennes. L’enjeu est majeur pour un système de décision culturelle qui, peut-être encore davantage que les systèmes politique ou économique, souffre d’un réel parisianisme. Alors, dans cet élan, peut-être pourrait-on penser qu’un nouveau mouvement de décentralisation, moins matériel et plus « philosophique », toucherait de façon salutaire les élites de notre pays. Nous pouvons l’espérer : l’un des critères du projet est d’associer un grand équipement culturel parisien à la candidature provinciale.
  • Organiser un événement susceptible de rassembler entreprises, universités et institutions publiques dans un territoire où, modeste taille oblige, les connexions ne sont pas forcément aussi efficaces que dans les plus grandes villes. Outre le fait qu’il rende justice aux collectivités volontaires dans le domaine de la culture en donnant une visibilité nationale voire européenne à leurs projets, il permettrait d’associer l’ensemble des « forces vives du territoire » à cette dynamique. N’est-ce pas le meilleur moyen de lutter contre les préjugés et de contrer les tristes perspectives qui s’annoncent pour nos universités ? N’est-ce pas un bel appel aux investissements ? Un territoire qui valorise la culture est un territoire accueillant !
  • Le fait que parmi les critères d’éligibilité, interviennent la « durabilité » ou la « participation citoyenne ». Des critères éminemment importants en ces temps troubles où les incertitudes se multiplient autant sur notre capacité à anticiper l’avenir que sur notre volonté de renouveler en profondeur notre démocratie bien fatiguée. C’est à ce titre que le concept de Capitale française de la culture diffère des Capitales européennes de la Culture : en ne soumettant pas la relation de proximité et les effets sur le long terme à l’idéal de rayonnement et à l’effervescence de la fête.

Il s’agira toutefois d’être prudent. En plus de ne pas tomber dans la surenchère financière, il conviendra également et impérativement de prévenir les autres potentielles dérives des grands événements culturels, qui d’ailleurs bien souvent ne sont pas étrangères aux dérapages budgétaires : entre-soi favorisant l’exclusion et le cloisonnement social, privilège des grands noms au détriment des créateurs locaux, usage d’un marketing débridé, infrastructures et investissements sans lendemains ni réutilisation possible, sur-domination de l’urbain dans les projets et territoires mobilisés (Marseille-Provence 2013 avait cependant réussi à intégrer l’ensemble des Bouches-du-Rhône dans son dispositif, notamment par le biais d’une grande randonnée périurbaine).

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Enfin, il me semble essentiel que les villes honorées par ce label ne soient pas déjà les grosses locomotives des flux culturels français. Je retiens avec intérêt le fait que les anciennes capitales européennes de la culture (Avignon, Lille, Aix-Marseille) soient retirées de la liste des impétrantes, au moins dans un premier temps. De la même manière, il me semblerait incongru et peu productif de propulser une ville comme Nantes, dont le tissu culturel très dynamique ne me paraît pas en attente d’une telle reconnaissance. Faisons donc de ce label un agent de mise en commun des énergies créatives, qui puisse humaniser un peu cette métropolisation dont on aimerait qu’elle soit un peu moins fracassante…

Capture d’écran 2016-07-20 à 14.54.18Limoges a toute sa place dans ce projet. Riche d’une histoire culturelle et artistique enviable de l’abbaye Saint-Martial aux Francophonies, bénéficiant en dépit des difficultés budgétaires d’un réseau d’acteurs culturels dynamiques (présence d’une école nationale supérieure d’art, centres culturels municipaux et théâtres privés, créateurs dans les domaines de l’émail ou de la porcelaine ou tous ceux mis en exergue par les PechaKucha, festivals de qualité), la ville et l’ensemble du territoire auraient beaucoup à gagner : émergence d’un projet positif et porteur pour une ville en mal d’image, effet d’entraînement sur l’aménagement urbain (l’art peut investir nos rues) et – on est en droit de l’espérer – les relations ferroviaires, relance du pôle d’enseignement supérieur, multiples occasions de projets d’éducation populaire et de projets pédagogiques pour les écoles… Nos élus sauront-ils faire preuve de la perspicacité nécessaire pour engager Limoges dans ce processus ? Toutefois n’attendons pas tout d’eux : c’est aussi à nous, citoyens, de faire nôtre ce projet, de le faire connaître et de le rendre convaincant !

Il va sans dire que certains grands édiles en quête de reconnaissance politique et avides de compétition métropolitaine auront à cœur de se saisir de cette idée et de rivaliser d’annonces à peine électoralistes. Il sera donc nécessaire que, dans l’esprit de ces Etats généreux de la Culture, la société civile des « créatifs », et au-delà l’ensemble de la société civile, se saisissent de ce projet pour en faire une perspective résolument co-construite. Déjà formulée il y a quelques années et depuis (et récemment) activement étudiée et débattue par les chercheurs, experts de l’urbain et élus de grandes villes susceptibles de pouvoir candidater, cette proposition pourrait être étudiée par le gouvernement cet été. Quoi qu’il arrive, elle doit être inscrite à l’agenda de la prochaine campagne présidentielle.

Loin de la position tristement caricaturale distillée par le Chef de l’Etat et son Premier ministre à l’ex-ministre de la Culture Fleur Pellerin en 2014, il s’agirait ici non sans artifices de consacrer les acteurs culturels dans le rôle politique que l’on devrait toujours leur reconnaître : celui d’oeuvrer au service du bien vivre-ensemble des populations dans leurs territoires, même en Province !

Photos : Visuel du sentier de grande randonnée périurbaine GR2013, mis en place par des artistes dans le cadre de Marseille-Provence 2013 (c) Lola Duval. - Urbaka à Limoges, 27 juin 2015 (L.D.).







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