> Régionales : des limites du scrutin à deux tours ?

10 12 2015

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Une fois les larmes et cotillons du premier tour ramassés, on ne parle que de ça : les tractations du second tour. Ou l’enjeu des bonnes places sur la bonne liste et des ubuesques cumuls mathématiques de voix. Avec leur lot d’alliances contre-productives, de désistements et stratégies guerrières anti-démocratiques et irrespectueuses de l’électeur. Une vraie fatalité.

L’avantage supposé de ce mode de scrutin à deux tours est de favoriser la mise en place de réelles majorités plurielles à même de proposer des programmes de gestion dans la durée – c’est le sens de la mise en place de ce système. Ce processus en deux temps a aussi le mérite de mobiliser l’attention sur deux scrutins en un, donc de potentiellement stimuler une participation civique déjà atone. Mis en place pour les élections régionales de 2004, le système à deux tours a été décidé après le choc des élections de 1998, qui, vote proportionnel intégral oblige, avaient vu de faibles majorités se dessiner et plusieurs présidents sortants de l’UDF négocier le soutien des élus FN pour maintenir leur présence à la tête des exécutifs. De ce séisme politique avait donc découlé la volonté de préserver la stabilité des assemblées régionales et de pérenniser les politiques menées.

Quand l’entre-deux-tours devient une caricature de démocratie…

Mais ce système est pervers : voter deux fois en huit jours peut également constituer un facteur de découragement et de désintérêt pour des citoyens déjà tristement peu motivés par l’enjeu, on l’a vu. Surtout, le faible laps de temps entre le premier tour et le dépôt des listes pour le second tour (48h) force des négociations hâtives, dont la dramaturgie est accentuée par l’emballement médiatique que l’on sait. Ceci contribuant à faire de ce qui devrait être un temps de réflexion une véritable course contre-la-montre à l’effet moralement discutable et de laquelle sont logiquement évacués les véritables enjeux et propositions de fond. On l’entend souvent dans les médias, une fois le premier tour expédié, « commence un autre scrutin ». Cela sous-entend que l’on va enfin passer aux choses sérieuses, ranger les seconds couteaux pour enfin voir s’affronter les duellistes professionnels. Dans les faits, du vent, de l’image forte et malheureusement peu de débats de fond. Comment ne pas comprendre le désarroi de l’électeur devant ce qui figure la caricature de la réflexion politique, alors qu’elle devrait en être l’essence ? L’émulation politique escomptée est difficile à trouver.

Dans ce climat de tension et de réactions exacerbées, les psychodrames et engagements sans lendemain sont légion : sans s’épancher davantage sur le cas d’école Masseret dans le Grand Est, plus localement on se souvient encore aux régionales de 2010 de l’échec en Limousin de la fusion entre les listes Denanot et Terre de gauche, en raison d’un désaccord irréconciliable de positionnement de candidats du NPA sur la liste départementale du second tour en Haute-Vienne. Du côté des socialistes, on avait attribué cet arrêt des négociations au refus de l’engagement à soutenir le budget régional. Mais le problème était bien ailleurs. Était-ce le moment d’engager de telles discussions ? Quelque chose de bénéfique aurait-il réellement pu aboutir sur un coin de table en quelques heures ? La divergence des positions constatée tout au long de la mandature laisse penser que cette alliance aurait été de toute façon vouée à l’échec. Ailleurs, on a souvenir aux municipales de 2014 à Limoges du désastreux accord entre la liste Terre de gauche de Gilbert Bernard et la liste du maire sortant Alain Rodet. Ce dernier, acculé par le succès au premier tour des listes contestataires d’Emile-Roger Lombertie et de Vincent Gérard, avait accepté sans trop de conviction le principe de la gratuité des transports publics, défendu par le Front de gauche, sans plus le défendre une fois l’élection passée. On avait compris que les différends ne pourraient se régler artificiellement dans la précipitation et que là aussi l’enjeu était ailleurs, dans le fond des propositions. Bien entendu, loin de nous l’idée d’attribuer à un mode de scrutin tous les déboires de notre système démocratique et de l’inadaptation notoire des partis politiques à la réalité de notre société, mais ce scrutin théâtral ne me paraît pouvoir contribuer en pas grand chose à la revalorisation de nos débats d’idées.

De la fragilité des fusions efficaces

La perspective d’un second tour semble hélas cristalliser l’intérêt des états-majors autour de celui-ci, et écrase les petits partis cantonnés au premier tour, qui d’entrée de jeu se voient assigner un rôle de pittoresque mais inutile figurant. Ceux qui par bonheur ont passé les 5 % vont pouvoir se compromettre, se contorsionner, dans le meilleur des cas instiller dans le programme du « fusionneur » quelques idées portées avec courage au premier tour et qui auront hélas trop souvent valeur de caution morale pour la liste majoritaire.

Les fusions sont effectivement parfois peu efficaces. Si l’on ne doute pas du travail des élus écologistes au sein de la majorité du Conseil régional du Limousin ces cinq dernières années, on peine à citer des exemples de leur valeur ajoutée durant la mandature. Il faut dire que le soutien continu des socialistes au projet de LGV, l’inaudibilité des positions écologistes sur la réforme territoriale et la pugnacité parallèle de l’opposition de gauche de Limousin Terre de gauche ont davantage marqué les esprits et mis en doute la pertinence d’une fusion entre PS et écologistes au soir du premier tour des régionales de 2010. Dans un autre registre, si la fusion entre la liste Lombertie et la liste Coinaud en 2014 a permis la victoire de l’opposition et qu’elle ne semble souffrir d’aucune contestation ouverte et officielle à ce jour, on se souvient qu’elle s’est faite dans la précipitation la plus totale, M. Lombertie reprenant in extenso, sans nuances et non sans électoralisme le programme de Pierre Coinaud. Dès lors, l’UMP semblait avoir acheté six ans de silence et d’acceptation tacite des projets officiels des élus UDI-MoDem, d’autant plus lourds à assumer pour les centristes que Limoges Métropole, promise à M. Coinaud, est restée à gauche, et que les rares adjoints qui semblent véritablement avoir l’oreille du maire sont tous ex-UMP et sont à l’origine des positions très droitières de la municipalité. Pour la sincérité et la valeur ajoutée de l’alliance, on repassera…

 

Le tour unique, un remède à la défiance politique ?

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Souvenirs…

De ces constats émane l’idée que revenir au scrutin proportionnel à un tour peut incarner une partie de la solution à la défiance. Plus de second tour, plus de cirque de l’entre-deux-tours, plus d’ « appels à voter » grandiloquents. On se concentre sur l’essentiel et l’on s’efforce de proposer son projet global dès le début, sans stratégies de divulgation mal intentionnées. On s’épargne également ce phénomène de « tractations » tellement obscur aux yeux des citoyens – à juste titre, et qui caricature terriblement le débat public et jette un doute coupable sur la sincérité de l’engagement des fusionnés du second tour – c’est le cas par exemple des listes du rassemblement citoyen écolo-Parti de gauche en Rhône-Alpes–Auvergne, dont le ralliement au PS Jean-Jack Queyranne a été vertement critiqué par certaines figures de la gauche radicale. Mais renoncer à la fusion signifiait une absence du futur conseil.

Justement, un des maux de la démocratie française est la difficulté pour les petits partis d’être représentés dans les instances de gouvernement. Revenir à un tour unique de scrutin éviterait l’éviction des conseils régionaux de listes pourtant représentatives. Si maintenir la barre des 5% à l’échelle régionale comme seuil minimal d’entrée au Conseil me semble justifié*, l’éviction des assemblées des listes ayant dépassé ces 5% mais n’ayant pas pu ou pas souhaité fusionner au second tour et donc assurer leur présence me semble constituer une anomalie démocratique. Les électeurs qui se sont prononcés pour une liste donnée au premier tour, fut-elle inconciliable avec une autre au second tour, ont tout autant que les autres et sans conditions un droit à la représentation. Lors de ce scrutin, plusieurs listes créditées de plus de 5% ont pour diverses raisons signé leur absence du Conseil régional en renonçant à toute fusion. C’est notamment le cas des listes de Debout la France en Île-de-France où Nicolas Dupont-Aignan était tête de liste (6,6 %) et Bourgogne–Franche-Comté (5,2 %), ou en Bretagne de la liste régionaliste de Christian Troadec (6,7 %) et de la liste écologiste de René Louail (6,7 %), le cas des désistements socialistes en PACA et Nord–Picardie relevant d’un phénomène très spécifique. L’idée étant de ne pas nuire à la constitution de majorités solides, la solution de la prime majoritaire à la liste arrivée en tête serait maintenue. Mais de cette plus juste façon de mener le combat politique peut naître une meilleure considération de ce qu’est l’engagement électoral.

Espérons que cette année, l’alliance entre la liste d’Alain Rousset et celle de Françoise Coutant (EELV), conditionnée à une stratégie d’évitement ambigu au sujet de la LGV (on ne la finance pas, du moins pas avec le budget de la Région, ndla), pourtant encore promise par le candidat socialiste, ne se transforme pas en fardeau pour des écologistes sans doute de bonne foi mais tellement inaudibles ces dernières années. Souhaitons leur bon courage et tout le succès possible. Il en va de la crédibilité du programme promis. Pour cela, il faudra que chacun fasse preuve de responsabilité, d’humilité et de pédagogie à l’égard des citoyens qu’il entend représenter et des défis qu’il doit relever dans le sens de l’intérêt général. Car au final, bien plus que d’une réforme du scrutin, c’est bien d’une réforme morale et politique dont les citoyens sont demandeurs.

* Certes le Front de gauche en région ALPC a dépassé les 5 % dans cinq des 12 départements (les trois du Limousin ainsi que la Dordogne et les Landes) et pourrait logiquement prétendre dans ces derniers à une représentation élue… mais nous sommes bien dans un scrutin régional ! On peut rétorquer qu’à l’échelle du seul Limousin, leur entrée au Conseil régional aurait été garantie, mais ceci est un autre débat… qui hélas n’a pas été mené démocratiquement, convenons-en.

Photo : F. Cottereau, Sud Ouest.


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