> Et si finalement, nous étions Aquitains ?

23 09 2015

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Capture d’écran 2015-09-23 à 17.24.14Après le découpage, et la répartition des compétences et leur organisation entre les différentes villes, la détermination du nom de la future (et désormais proche) grande région répondant encore au nom d’Aquitaine – Limousin – Poitou-Charentes peut paraître un passage avant tout symbolique. J’en ai déjà un peu parlé, il se trouve que les symboles sont le reflet des intentions, et par la même occasion porteurs de nombreux autres effets éventuels. La plupart du temps, les noms des lieux décidés à l’époque contemporaine découlent des projections des acteurs qui les dirigent (valoriser le patrimoine, donner une image supposément positive, honorer une tradition ou une personnalité, etc.), et doivent matérialiser une conception du territoire qualifié (productif, attractif, touristique, solidaire…).

C’est à ce titre que les débats concernant le nom de notre nouvelle région vont forcément animer les échanges politiques : qu’on se le dise, le nom, parce qu’il définit et localise, suppose aussi des images, donc des rêves. Il se murmure que les limousins et picto-charentais pousseraient pour « Sud Ouest Atlantique », quand les aquitains se verraient bien garder leur nom. Les premiers ont à gagner en visibilité, passant sous silence par la même occasion, via un recours à la géographie naturelle, une part d’identité du grand voisin soupçonné de vouloir les phagocyter. Dans cette réflexion interviennent l’économie et les intérêts politiques, mais aussi la culture, les identités personnelle et collective… Le tout posant la question suivante : qu’est-ce qui doit déterminer le futur nom ?

La Rencontre des Historiens du Limousin a pris position et développe un argumentaire que l’on peut résumer à : « nous ne devenons pas Aquitains, nous le sommes », ou du moins, « nous le redevenons, et ce n’est une infamie pour personne ». À contre-courant de la position a priori attendue des élus du Limousin, donc, ce groupe de chercheurs rappelle notamment que nous – Limousins – avons longtemps fait partie de ce qui était l’Aquitaine (et pas moins que Bordeaux…), depuis la Gaule Aquitaine jusqu’au duché d’Aquitaine, et que Limoges a été le lieu de couronnement du roi d’Aquitaine Charles l’Enfant et du duc d’Aquitaine Richard Coeur de Lion. En vérité, ce n’est que depuis la constitution des régions contemporaines que l’Aquitaine se réduit artificiellement aux cinq départements que l’on sait, entre le Périgord vert et la Côte basque. Rétablir l’Aquitaine d’avant ne serait donc pas un simple hommage mais une réparation. Rappelons d’ailleurs que le « Limousin » que l’on se vante d’hériter des Lémovices ne couvrait en tant que province que la moitié sud de l’actuelle région, la moitié nord correspondant à la Marche. Un Creusois n’est donc Limousin que depuis quelques décennies !

On comprend ici que les références pluriséculaires peuvent constituer des dénominateurs communs particulièrement pertinents, qui se réclamant d’une réelle profondeur historique et culturelle en plaçant notre patrimoine commun au cœur de la réflexion territoriale, peuvent contribuer à faire de l’humilité une nouvelle variable de l’action… N’est-ce pas séduisant, dans la perspective de renouveler notre modèle démocratique ?

Je dois bien l’avouer, au départ, sans doute piqué dans ma fierté de Limousin se sentant abusé par une réforme tellement brutale – et mal argumentée, et brutalisé par le silence éloquent de certains élus aquitains à l’égard du devenir du futur-ex Limousin, je ne voyais pas pourquoi nous devrions nous soumettre à l’Aquitaine, ses velléités et son nom ! Il faut dire que l’attitude du président sortant d’Aquitaine à notre égard n’a pas toujours été d’une grande classe.

Alors oui, Sud-Ouest Atlantique me semblait être un moindre mal : au moins les Bordelais n’auraient peut-être pas tout gagné « sur nous » ; on gagnerait peut-être en visibilité aux yeux de la capitale, l’évocation maritime avait quelque chose de vivifiant… 

25130Je vous l’accorde, c’est un peu puéril, du moins chauvin, et surtout c’est une position assez contradictoire en ce qui me concerne, moi qui suis le premier à critiquer ces terminologies économistes, « compétitives » et uniformisantes auxquels nos édiles en manque d’inspiration et de pouvoirs nous soumettent régulièrement… J’ose espérer que Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon ne va pas accoucher d’un vilain « Sud de France – Pyrénées » ! (Il me semble qu’un simple « Languedoc » serait assez juste, historiquement, non ?) Georges Frêche et les enfants plus ou moins spirituels et plus ou moins terribles qui lui ont succédé n’ayant eu de cesse depuis sa disparition de décliner à l’infini et à l’overdose la marque Sud de France Car comme on peut le voir ci-contre, c’est bien d’une marque dont il s’agit, ce qui en soi n’est pas un mal, mais qui en termes géographiques s’avère être la preuve d’une financiarisation latente et douteuse de nos territoires, qu’on se le dise. Ah, j’entends que Sud de France, comme Sud Ouest Atlantique, faciliteraient la localisation, drainerait les touristes et les capitaux, donc participerait à l’essor du territoire. Certes, les marques territoriales peuvent être des leviers intéressants dans la dynamisation des territoires – citons l’exemple de la marque Limousin qui permet de fédérer les acteurs économiques dans une même stratégie. Cependant, l’application du marketing au territoire est toujours porteuse de menaces en ce qu’elle n’est pas un catalyseur automatique de richesse pour les populations, et qu’elle pêche encore en matière de démocratie du processus d’invention, de décision et d’animation. En outre, un nombre impressionnant de régions européennes, même petites, même pauvres, porte des dénominations historiques (bien plus pittoresques et poétiques que d’austères Nord, Sud, Est, Ouest), sans que cela n’apparaisse comme un facteur déterminant dans notre capacité à les situer : Bavière, Estrémadure, Brabant wallon, Algarve, Trentin-Haut-Adige, Cornouailles, Frise, Tyrol, Silésie… ce n’est pas si mal, non ?

Donc je me dis finalement, à la lecture de l’argumentaire de la Rencontre des historiens du Limousin, en pensant à Ruedi Baur1 et en repensant à tout ce que j’ai pu étudier cette année passée durant la réalisation de mon mémoire sur les noms de stations de tram (là encore de beaux exemples de stratégies d’uniformisation du paysage toponymique !), qu’ « Aquitaine » est peut-être ce qui a le plus de sens… Donc à nous de nous réapproprier ce que les Girondins, Landais, Périgourdins, Béarnais et autres Basques ne doivent pas confisquer ! Le rappel du glorieux passé historique de Limoges dans cette ancienne entité doit contribuer à nous en convaincre. C’est finalement un choix positivement iconoclaste que celui-là !

Comment finalement se résoudre à abandonner Limousin ? Je l’ai rappelé, le Limousin comme triptyque idéal Corrèze – Creuse – Haute-Vienne est une invention toute récente. Mais surtout, le Limousin survivra au découpage, quand bien même il n’apparaîtrait plus dans le nom de la région, parce qu’il est une notion culturelle et vécue qui n’a pas besoin des limites administratives pour exister. Tout comme Roussillon, Périgord, Béarn ou Anjou ont survécu aux départements, même sans plus exister dans leurs noms.

Ainsi, le vrai enjeu, il faut à mon sens plutôt le voir dans le fonctionnement démocratique de cette future région ; à nous de veiller à ce que le choix d’ « Aquitaine » ne légitime pas une hégémonie bordelaise dans les faits et gestes des représentants que nous élirons en décembre prochain.

Maintenant, à vous de faire connaître votre avis sur www.magranderegion.fr

1 Dans le cadre du cycle de conférences que je contribue à organiser au sein du département de géographie de l’Université de Genève, consacré aux enjeux de la toponymie métropolitaine en Suisse, nous allons sans doute et je l’espère recevoir le designer franco-suisse Ruedi Baur, célèbre pour avoir réalisé la typographie et la signalétique du centre Pompidou, et connu pour tenir un discours assez critique vis-à-vis du recours économiste dans les dénominations et les identités visuelles des territoires, ainsi considérés comme des produits marchands.


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3 réponses à “> Et si finalement, nous étions Aquitains ?”

  1. 24 09 2015
    Mikaël (23:08:24) :

    Pourquoi pas l’option Aliénor ? Certes, elle ne correspond à aucune réalité territoriale historique mais elle aurait plusieurs atouts. D’une part, elle permet d’englober la totalité des territoires de la nouvelle région sans qu’aucun d’entre eux puisse ne pas se reconnaître géographiquement dans l’appellation. D’autre part, elle permet de créer un symbole commun à la grande région, la « Marianne » des Aquitains, Limousins et Picto-Charentais en quelque sorte, une figure historique consensuelle et qui véhicule des valeurs très positives : émancipation féminine, esprit d’indépendance, amour des belles lettres, vision politique, etc. De cette façon, elle pourrait être utilisée comme un symbole d’une région dans laquelle tous se retrouvent (née à Bordeaux, régnant de Poitiers, fait couronner son fils à Limoges). Enfin, d’un point de vue touristique et économique, il s’agit d’un nom connu, simple et positivement connoté grâce au « or » évoquant la richesse et à l’aspect méridional qu’il véhicule par sa sonorité. Autant d’atouts qui font que Aliénor devrait être intéressant à étudier comme alternative au très classique Sud-Ouest Atlantique d’un point de vue géographique, culturel, symbolique et touristique.

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  2. 25 09 2015
    Lucas (17:00:38) :

    Aliénor a déjà été accaparée par l’autoroute A65… ;-)
    Je saisis votre argumentation mais je pense qu’il n’est pas besoin de créer un nom neuf pour créer un sentiment d’adhésion.
    Après, la symbolique est jolie. Donc pourquoi ne pas l’utiliser pour autre chose – le logo de la Région ?

  3. 20 01 2016
    La Renaudie (16:40:38) :

    Ma famille est originaire tout autour de Châlus. Ma grand mère paternelle m’a beaucoup parlé de Burgou, ce « robin des bois » local. Elle me parlait souvent qu’il partait vers Bordeaux où ils aurait fait des affaires. Légende populaire ou réalité, ceci marque une attache populaire vers Bordeaux.

    Mais ce commerce vers le grand port naturel, fait -il du limousin et de mon pays de feuillardiers, un région d’Aquitaine. Certes pas. Mes racines, ma fibre intime est occitane et je m sens plus proche culturellement des gens de Lozère que des Bordelais – gens certainement honorables, mais pas de cette culture populaire, humaniste et révolutionnaire.

    Encore une fois, on nous justifie les choses par l’Histoire du pouvoir centralisé et non par l’Histoire des gens. Le chemin de l’Histoire est plus populaire, l’autre est l’Histoire de l’argent et de ses lois. pour exemple, j’ai un de mes aïeux du côté de Rochechouart qui avait au 19ème repoussé l’évêque de Limoges en sifflant la Marseillaise pour qu’il ne plantât pas sa croix sur le cimetière républicain. Je ne suis pas certain qu’en Aquitaine on ait vécu dans la Rom du socialisme, ou qu’on ait eu un personnage comme Guingouin. Bordeaux et tourné vers Paris, le limousin est universaliste et occitan -comme sa langue.

    Je crains que tout cela soit fait de façon générale pour tuer les cultures de notre pays et nous amener vers un être global à la mode TAFTA. Nous y perdrons nos âmes. Et nommer le limousin, Aquitaine, opère de cela.

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