La fausse bonne idée d’un nouveau dossier Porcelaine de Limoges à l’UNESCO

6 10 2014

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lombertieIl y a quelques jours, on apprenait que la mairie de Limoges, par la voix d’Emile-Roger Lombertie, ambitionnait de proposer à nouveau la porcelaine de Limoges à une candidature française à la labellisation « Patrimoine culturel immatériel de l’humanité ». Et ce conformément aux promesses de campagne du candidat élu. Derrière cette preuve de détermination et cette audace, se cache néanmoins un combat perdu d’avance et à mon sens décalé des vrais enjeux, qu’il s’agisse du défi de la protection du patrimoine immatériel d’une part, ou d’autre part de celui du soutien à un secteur économique concurrencé.

N’est pas immatériel qui veut !

Car le label du patrimoine culturel immatériel, comme son nom l’indique deux fois, doit préserver et valoriser les savoir-faire (« immatériel ») davantage que les productions à grande échelle, fussent-elle d’excellence, et donc ménager la dimension sociale et sociétale (« culturel ») des pratiques. Bien davantage que la production qui peut émaner de ces traditions, parfois en dissociation totale de la pratique traditionnelle vécue. Ainsi, le label octroyé aux Ostensions vient remarquer les pratiques sociales liées aux commémorations, aux processions, au rapport à la croyance et à la place de ces événements dans la vie quotidienne et l’identité locale et collective. A Marrakech, on a labellisé « l’espace culturel de la place Jemaa el-Fna » (les sociabilités, les pratiques collectives, et donc l’ambiance qui en découle) et non les murs, façades et sols de l’espace, qui eux pourraient faire l’objet d’une labellisation plus classique comme en sont bénéficiaires le Vieux-Lyon, le Mont Saint-Michel ou les chemins de Saint-Jacques. Autre cas : la labellisation de l’art du tracé dans la charpenterie française ne vient pas soutenir financièrement les entreprises de charpenterie française par rapport aux autres. C’est dans cette nuance que résident, hélas, les instrumentalisations du label.

Le péril de la Porcelaine est bien plus économique que culturel

LOGO  unesco patrimoine immateriel coulDans son interview récente à France 3 Limousin, le maire entretient à ce titre la confusion : « Il est important que nous recommencions le travail pour la reconnaissance de la porcelaine au patrimoine mondial de l’UNESCO, et deuxième chose, que nous défendions la Ville et la porcelaine de Limoges comme des marques déposées partout sur la planète ». On peut saluer le volontarisme et l’ambition du maire, mais on fera remarquer que les délais d’instruction des dossiers, et la concurrence croissante des dossiers venus d’Afrique, d’Asie ou d’Océanie – c’est bien normal compte-tenu de leur sous-représentation – amenuisent fortement les chances des dossiers français. Surtout, on s’interroge sur la dimension incantatoire et la portée légèrement mercantile de cette déclaration. On remarquera que M. Lombertie, en vérité, mélange deux défis : celui du soutien à des produits, donc une filière économique d’exception et porteuse de renommée d’une part, qu’il a dû saisir dans son voyage récent en Chine, et celui d’une protection des savoir-faire et donc d’un patrimoine immatériel. Si ces missions sont complémentaires et indissociables, ce n’est pas par les mêmes remèdes que l’on en garantira la réussite. Et cette confusion entre savoir-faire et production est une erreur couramment commise dans l’animation et la défense des labels UNESCO. C’est par exemple le cas du repas gastronomique des Français, labellisé en 2010 et auquel l’UNESCO menace de retirer le titre si l’Etat continue de préférer la valorisation commerciale à la dimension culturelle – but initial.

UNESCO : un label plutôt pour l’émail ?

Monsieur Lombertie, dans sa déclaration télévisuelle, s’en moque – et c’est dommageable, mais souvenons-nous qu’en 2011, les autorités limougeaudes alors en place, autour d’un dossier largement piloté par Bernardaud, avaient subi une déconvenue quand l’Etat, sur suggestion de l’UNESCO, avait abandonné la candidature de la porcelaine au prestigieux label. Était reproché au document un souci trop fort accordé au devenir commercial par rapport aux enjeux artisanaux et culturels. Pressés il faut le dire par une concurrence déloyale – sur fond de délocalisations hasardeuses et de soupçons de dumping –, les acteurs locaux, on peut le comprendre, avaient mis toutes leurs forces et leurs espoirs dans la bataille pour la reconnaissance internationale des défis de l’industrie porcelainière par le biais d’un label culturel, peu adapté à ces enjeux il faut le dire avant tout économiques. Car si la porcelaine de Limoges est un patrimoine, elle est aujourd’hui bien moins ancrée dans la tradition vécue et sociale que ne peut l’être l’émail de Limoges, qui lui vit encore grâce aux petits artisans qui s’évertuent à transmettre leurs savoirs (cf. la maison de l’Email, et la renaissance bienvenue de la Biennale), et qui bien plus que la porcelaine mériterait un label venant valoriser les savoirs et la transmission d’un héritage. Or, la condition sine qua non d’une labellisation, c’est bien « l’importance subjective qu’a telle ou telle pratique pour la communauté qui la maintient en vie » selon Cécile Duvelle, responsable du label. L’importance est là, mais quelle communauté la maintient en vie ? Celle des industriels ne suffit pas.

Une IGP pour la porcelaine : un vrai combat !

Il n’est bien entendu pas question de nier la dimension patrimoniale et culturelle de la porcelaine – l’existence du conservatoire des arts et techniques Lachaniette ou la mise en place des Routes de la porcelaine peut le rappeler. Mais cette vocation patrimoniale est aujourd’hui surtout le fait des murs (les fours ou les usines) et des représentations (retourner son assiette chez un hôte). En somme, le défi pour ce fleuron de notre industrie et ce symbole de notre rayonnement international et pluriséculaire réside davantage, à mon sens, dans la défense de son rang, de sa qualité intrinsèque et de ses conditions de production sur un marché mondial qui n’a rien à voir avec le contexte de son âge d’or. Comme semble l’avoir compris M. Lombertie ! Mais il va sans dire que la Ville aurait dans ce cas tout intérêt à soutenir les perspectives de soutien politique aux acteurs locaux et à la production régionale, notamment par le biais du projet d’extension des IGP aux produits manufacturés. Une appellation géographiquement ancrée qui elle aurait de véritables conséquences en termes juridiques, quand un label UNESCO privilégie la notoriété ou le risque de disparition comme moteurs de sauvegarde.

Une porcelaine protégée par une IGP, un émail valorisé par un label Unesco. Engageons-nous derrière ces deux chantiers en en comprenant bien la divergence d’objectifs, c’est la meilleure façon d’honorer ces deux réussites locales !


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