> Interview : « Les humanités [nous font] humain et citoyen »

10 04 2011

QUESTIONS A PIERRE LYRAUD, EN HYPOKHÂGNE AU LYCEE GAY-LUSSAC DE LIMOGES

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8437.jpgSi la situation des filières supérieures littéraires n’est sans doute pas, en ces temps de crises multiples, tant économique que sociale, le sujet le plus évoqué, l’avenir qu’on leur prédit a de quoi interpeller. La parole a été donnée à des professeurs, mais pourquoi ne pas s’intéresser à ce qu’en pensaient les élèves eux-mêmes, ces quelques irréductibles qui croient encore en l’avenir des belles lettres, ces « humanités » à la source du modèle démocratique et culturel français ? Pierre Lyraud est actuellement en hypokhâgne, première des deux années de classe préparatoire littéraire, au lycée Gay-Lussac de Limoges, et répond à mes questions. Dont les réponses laissent penser que nous traversons peut-être une autre crise, d’ordre culturel et moral, plus insidieuse mais tout autant déplorable.

« Sans aucune figure médiatisée pour les promouvoir, leur avenir semble beaucoup plus qu’incertain »

Aujourd’hui, seuls 16 % des lycéens sont inscrits pour l’épreuve Littéraire du baccalauréat. Pensez-vous que ce soit la manifestation d’un désintérêt ou d’une méconnaissance de la filière littéraire et de ses débouchés de la part des jeunes lycéens ?

Piere Lyraud : Un peu des deux sans doute. D’une part, les livres attirent peu. A l’heure de la communication rapide, de la vitesse et de la simplicité, le livre, long, difficile, obscur, apparaît comme une antiquité. D’autre part, la filière S, il faut bien l’avouer, a un prestige qui masque la filière L : les parents comme les élèves y voient des possibilités de réussite plus grandes, des voies qui mènent à la fortune. D’ailleurs, une partie des élèves qui se revendiquent littéraires vont tout de même occuper les bancs des filières S, parce que leur est donnée la possibilité de bifurquer vers des classes préparatoires ou des facultés littéraires. Difficile de ne pas voir une filière L affaiblie.

Il y a quelques mois disparaissait Jacqueline de Romilly, grande helléniste et défenseure acharnée de l’étude des « humanités ». Que pensez-vous de son combat ? N’avez-vous pas peur que son décès rende moins médiatisé le problème ?

Comment ne pas admirer le combat de Jacqueline de Romilly ? Elle a consacré sa vie de professeur puis d’académicienne à la sauvegarde de ces humanités, aussi me semble-t-il que tous les professeurs actuels comme futurs lui sont redevables, à la fois pour son combat acharné, mais aussi pour son œuvre, qu’il ne faut pas oublier : elle offre aux élèves et passionnés des textes d’une profondeur et d’une acuité intellectuelles admirables, qui marquent et, je l’espère, marqueront les études classiques. Hélas pourtant, j’ai bien peur que sa disparition n’ait des conséquences funestes pour les humanités, qui pourraient bien pâtir d’une sorte d’oubli public. Tant qu’il y avait une autorité intellectuelle pour affirmer leur nécessité, il y avait encore un espoir. Sans aucune figure médiatisée pour les promouvoir, leur avenir semble beaucoup plus qu’incertain.

« [Pour les hautes] sphères, il faut qu’une chose rapporte de l’argent ou une grande médiatisation […] Il est vrai qu’à l’égard de ces deux critères, l’étude des Lettres Classiques ne sert à rien »

70 % des bacheliers L poursuivent leurs études à l’Université, mais nombre d’entre eux s’inscrivent en droit, langues, lettres modernes. Comment expliquez-vous que la spécialité Lettres Classiques de l’université soit si peu suivie ? Pensez-vous que le problème vient de l’information auprès des lycéens ? Des arguments apportés par les professeurs ?

La réponse me semble assez simple. Tout est question d’utilité et d’argent. Tout est réduit à la question « A quoi ça sert ? » mais les sphères dans lesquelles on juge l’utilité sont en fait très peu nombreuses : il faut qu’une chose rapporte de l’argent ou une grande médiatisation. Il est vrai qu’à l’égard de ces deux critères, et à de rares exceptions près, l’étude des Lettres Classiques ne sert à rien. C’est oublier que les humanités sont les racines de notre pensée, de notre politique, de nos valeurs. Mais j’ai conscience de la vanité de ce discours à notre époque. En fait, je déplore qu’il soit vain.

« Montrer où est le problème est bien, le résoudre serait mieux »

Les médias locaux se sont émus en janvier dernier de la tournure catastrophique de l’enseignement des langues mortes dans le département de la Creuse (le grec ancien n’est plus proposé dans ce département, et la filière littéraire du lycée de la Souterraine ne sera plus proposée en septembre prochain car n’accueillant que 8 élèves). Les arguments économiques prévalent. Qu’en pensez-vous ?

Deux choses : d’abord l’on pourrait se réjouir de l’émotion de ces médias, qui tend à prouver que l’avenir de cette filière intéresse encore un tant soit peu. Mais ensuite, on ne peut aussi que déplorer l’agonie, lente par définition, de cette filière, que les médias mettent en lumière sans la soigner. Encore un lycée qui ne proposera plus du grec, parce que pas assez d’effectif. On sait aussi que la faculté de lettres de Limoges abandonnera en 2016 son département d’études anciennes au profit d’une concentration des départements de lettres classiques sur le territoire. Encore une fois, exemples de disparition, mais nulle proposition de solutions. Montrer où est le problème est bien, le résoudre serait mieux.

L’an dernier, nombre d’enseignants, parents et politiques s’étaient élevés contre l’idée d’une suppression des cours d’histoire-géographie obligatoires en filière scientifique au lycée. D’aucuns déploraient que cette idée puisse témoigner d’une certaine tendance à la glorification des filières S au détriment des autres. Est-ce votre avis ? Plus généralement, observez-vous cette « séparation » entre filières ?

Bien sûr, la « glorification » pour reprendre le mot, est nette. Il n’est que de voir ce tollé pour la suppression de l’histoire-géographie. S’élèverait-on ainsi si l’on apprenait la suppression des maths en filière L ? De toute façon, cette suppression éventuelle ne ferait qu’entériner un état de fait : l’enseignement scientifique est terriblement malmené en filière L, comme si l’on croyait qu’un élève littéraire n’avait pas un cerveau adapté pour survivre à un cours scientifique valable. Bien sûr, je ne dis pas qu’il faille que ces cours l’emportent sur la spécificité littéraire, mais pourquoi protester contre la suppression des cours littéraires dans les filières S et pas des cours scientifiques dans les filières L. Une seule raison : on se soucie d’une pluridisciplinarité valable en S, pour leur permettre de s’adapter quel que soit le cursus qu’ils choisissent dans l’enseignement supérieur. Ces considérations sont inexistantes en L.

« Circonscrire les lettres aux concours [...] de l’enseignement et de la recherche est complètement ahurissant »

14995283232electurepubliquedelaprincessedecleves.jpgIl y a quatre ans, la remarque de Nicolas Sarkozy, alors candidat à la présidence de la République, sur la présence de La Princesse de Clèves dans le programme du concours d’attaché d’administration, avait causé des remous. Comment percevez-vous cette réaction ? Est-ce un non-évènement ou une preuve de la « publicité » mauvaise ou absente pour l’enseignement des lettres ?

Affligeante réaction. Non, pas un non-évènement bien au contraire. On voudrait supprimer les lettres là où l’on estime qu’elles ne sont pas directement utiles, et en conséquence, les circonscrire aux concours ou préparations aux concours de l’enseignement et de la recherche. C’est tout de même complètement ahurissant. Oublie-t-on que Madame de La Fayette comme d’autres fait partie de notre culture, de notre histoire, du développement de notre pensée et de nos idées ? Les oublier, c’est renier notre langue et ce qu’elle véhicule. De la part d’un président, c’est d’autant plus grave, et témoigne encore une fois, inlassablement, de la dégradation des lettres en général. Souvenons nous que le président Mitterrand se faisait photographier avec les Essais de Montaigne dans les mains… J’ajouterai enfin pour cette question que les lettres que l’on a coutume d’appeler « modernes » attirent encore plus que les lettres classiques, et que l’on s’intéresse encore – croira-t-on alors que seul le Président ne s’y intéresse pas ? – aux oeuvres littéraires : voyons ainsi le documentaire de Régis Sauder Nous, princesses de Clèves par exemple, preuve de la vitalité de l’oeuvre – pardon, du chef d’œuvre.

« Les lettres classiques nous éloignent de la  »robotisation humaine » »

Si vous aviez à faire la promotion des filières littéraires auprès des jeunes, que diriez-vous ?

Ce que j’ai déjà souligne plusieurs fois au long de ces réponses. Les « humanités » portent bien leur nom : en enseignant « l’histoire de l’humanité », elles contribuent à notre propre humanité, à forger une pensée que les auteurs classiques, grecs puis latins, ont contribué à faire émerger et à accroître – regardez simplement Athènes et la démocratie, avec tous les infléchissements bien sûr que ce concept a subis. Elles permettent alors de comprendre notre monde, de se faire humain ET citoyen. Elles sont aussi outils d’une certaine structuration de la pensée, dont les chefs d’entreprise et autres commerciaux saisissent parfois la particularité et le bénéfice qu’ils peuvent en tirer. Ne croyez pas que les lettres classiques ne servent à rien. Au contraire, elles nous éloignent de la « robotisation humaine ». Quelle meilleure preuve de leur nécessité ? Véhiculer ce discours – qui n’est pas que le mien, mais aussi, je pense, celui de ceux qui défendent corps et âme les humanités – permettra peut-être d’attirer des jeunes collégiens puis lycéens vers ces matières, et préserver enfin ce que Thucydide – encore un dont nous sommes grandement redevables – nommait si justement « une acquisition pour toujours ».

Photos : Une lecture publique de La Princesse de Clèves, à Paris, en 2009 (c) Reuters – Benoît Tessier


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6 réponses à “> Interview : « Les humanités [nous font] humain et citoyen »”

  1. 10 04 2011
    Manu (17:57:47) :

    Ahah Petrus in my heart (spéciale dédicasse). C’est une belle défense des humanités, même si, malheureusement, la cause semble perdue…

  2. 11 04 2011
    intothefilm (12:34:21) :

    Belle interview !
    Et cette phrase : « Les lettres classiques nous éloignent de la  »robotisation humaine »  » est tellement vraie !

  3. 11 04 2011
    Manu (19:59:11) :

    (oups, désolé pour la faute!)

  4. 13 04 2011
    Anonyme (22:05:16) :

    Quelle interview ennuyeuse !
    Des choses dites et redites avec un air suffisant, pompeux et totalement inintéressant. A quand l’avis d’un vrai spécialiste?
    On repassera et, surtout, on ne relira pas ces soporifiques réponses à des questions pourtant bien posées !

  5. 16 04 2011
    Pierre L. (11:24:01) :

    Ayez au moins , cher Anonyme, l’obligeance d’assumer votre identité. Votre commentaire était tout aussi pompeux, et inintéressant. Et inutile. D’autant que, je peux me tromper, je pense savoir qui vous êtes.

  6. 13 05 2012
    Pr Stéphane Feye (11:34:24) :

    je vous félicite. Ayant moi-même fondé SCHOLA NOVA, une école où l’on parle couramment le latin, je me sens encouragé

    http://www.scholanova.be
    http://www.concertschola.be
    http://www.liberte-scolaire.com/…/schola-nova
    .

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